En Juillet 2017, le Collectif Etc était invité par l’Ecole d’Art et de Design (ESAD) d’Orléans pour un workshop d’une semaine au bord du canal d’Orléans, dans la commune de Fay-aux-Loges. Ce projet fait partie d’une réflexion globale sur la recherche en art, un Atelier de Recherche et de Création (ARC) appelé “Nouveaux territoires, Territoires à venir”. L’objectif ici était de questionner le devenir d’un délaissé en milieu péri-urbain, une ancienne usine électrique pour partie abandonnée.

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1/5 – Une ancienne usine électrique.

Il faut une demi-heure de route sur les départementales du Loiret pour aller d’Orléans jusqu’au village de Fay-aux-Loges, une commune feuillue entre la banlieue lointaine de l’agglomération et les premiers airs champêtres d’une campagne bien-portante. C’est là, dans une ancienne usine électrique, que deux d’entre nous et un groupe d’une dizaine d’étudiants avons mené un chantier de conception / construction de six jours pour questionner le devenir de ce délaissé. Ce beau bâtiment de briques et de verrière en métal, symbole du progrès qu’amène le canal et ses ressources, est aujourd’hui pour partie occupé par les Ateliers de la Colline. L’ébéniste François Vernerey y construit encore des bateaux et du mobilier traditionnel.

À pied ou en vélo, on pourrait suivre le canal d’Orléans pour s’y rendre, qui permit jadis de relier Paris pour le débardage de bois de la forêt domaniale. C’est ce même bois que l’on a déchargé du camion le premier jour du workshop : une chaîne de plusieurs paires de mains pour mettre au jour les deux mètre-cubes de planches et bastaings déclassés de l’entreprise Tecsabois. Cette démarche de ré-emploi a été permise par notre recherche conjointe avec les enseignants et l’ouverture d’esprit de l’entreprise.

2/5 – Le déroulé – les recherches

Si d’autres étudiants avaient déjà mené des pistes de projets sur l’alimentation ou les mobilités douces, on reprend collectivement les prémices de la question : que faire de ce délaissé industriel dans une commune péri-urbaine ? Si l’acte de faire est l’enjeu premier du workshop, on passe néanmoins les deux premiers jours à écrire ensemble le récit du projet, l’histoire à raconter derrière les formes que l’on va ensuite construire. Sur site, sous un soleil d’été généreux, on dresse les tables chaque matin puis on se répartit en petits groupes, en grands groupes, on discute avec François, on se promène sous les frondaisons, on partage les repas.

Le propos est celui-ci : n’imaginez pas seulement un ou des usages possibles, mais essayez de le scénariser, de le rendre palpable à travers l’histoire détaillée de cet usage. Par exemple, certains veulent faire une table, des bancs. Soit. Mais rentrons dans les détails : pour combien de personnes ? Pour un dîner amoureux ? Pour un banquet ? Pour danser dessus ? Pour abriter les enfants ? Les étudiants semblent de premier abord un peu perdus, et ils nous confient qu’ils n’ont pas souvent l’habitude d’aborder le projet sous l’angle du récit, de l’imaginaire, de la fiction.

Une fois toutes les idées écrites et débattues, nous décidons collectivement de travailler sur le canal. Ce long fil d’eau aux lentilles vertes est naturellement devenu notre fil rouge : l’usine électrique a été construite afin de trouver un nouvel usage pour un canal devenu à l’époque quelque peu obsolète. Or, elle est elle-même rapidement devenue dépassée et s’est trouvée sans but. Encore un bâtiment pris au piège de temporalités courtes – qui imposent un changement d’usage et de symbolique mais que sa conception initiale ne permet peu.

La question devient alors celle-ci : de quelle manière ce canal peut-il continuer à trouver de nouveaux usages et susciter de nouveaux imaginaires au filtre de nos nouveaux modes de vie et des besoins du XXIème siècle ? Qu’est ce que le champ du “design” peut apporter comme proposition à un sujet qui touche autant à l’architecture qu’à l’urbanisme et à des réflexions sur le grand territoire, le canal reliant la nouvelle métropole d’Orléans créée en 2002 aux abords d’un Grand Paris en construction ?

On poursuit le travail de conception, et l’on décide alors de scénariser les nouvelles propositions à la fois dans des réalisations concrètes et dans des mises en scène photographiées depuis l’autre rive, celle faisant face à l’usine. Ces deux champs permettent de s’installer dans la deuxième phase de l’atelier, pragmatique et constructive, sans oublier les premières réflexions sur l’imaginaire et la fiction.

Dans l’après-midi, il devient évident qu’il nous faut investir le canal, et construire des radeaux. On en est à ce point du workshop où les choses basculent pour le meilleur et pour le pire, avec l’urgence d’une semaine de conception-réalisation. Et l’on décide tous que le meilleur serait justement de trouver des bidons pour pouvoir faire flotter des structures et, justement, une étudiante bien renseignée nous indique une usine à cornichons à 120 kilomètres de là. C’est idiot, on le sait, mais l’idée de rendre visite à nos amis de l’Arbre à cuire à côté de Tours finit de nous convaincre de prendre la route en fin d’après-midi. Bien que le nom de la commune où se trouve l’usine, Bourré, semble prémonitoire, nous promettons aux étudiants d’être de retour pour le lendemain matin, 9h30 sans faute, avec six bidons bleus.

Le soir même, après un accueil chaleureux rabelaisien dans les caves troglodytes de Rochecorbon, on finit de dessiner de nuit les structures que l’on commencera à construire dès le lendemain. Encore une fois, l’urgence d’une situation de workshop et la volonté d’avoir laissé deux journées pleines aux réflexions nous pousse dans nos retranchements, et l’on sait qu’il faudra aux étudiants un dessin qui tient la route, presque prêt à être exécuté.

3/5 – Le déroulé – le chantier

Avec les premières échardes, on prend conscience qu’il faudra deux jours pour dégauchir et raboter tout ce bois. Un travail répétitif mais nécessaire. Le ré-emploi à son prix, et le vieux combi “rabot-dégau” de François nous permet de transformer ces rebuts en belles planches de chêne, élégantes, avec beaucoup de copeaux et deux jours de travail.

Les étudiants semblent ravis de se mettre à l’ouvrage, et sont confiants de la synthèse prête-à-construire que l’on a finalisé. Hormis l’odeur de vinaigre de cornichon, le soleil de l’été et l’ambiance champêtre de ce péri-urbain nous donne du cœur à l’ouvrage pour tenter de finir dans les temps les structures de tasseaux ambitieuses que chaque groupe finalise en même temps qu’ils la construit. On ajuste le tir face aux matériaux, on contrevente in fine des structures dont les étudiants prennent conscience, sous leurs mains, de la fragilité.

Pour diversifier les usages comme les matériaux et permettre un autre langage, nous décidons d’ajouter du textile aux structures. Encore un défi de plus qui nous ne laissera que peu de répit pour profiter des courtes soirées d’été.

Une mise à l’eau mémorable :

4/5 – Finish sous les étoiles

Le dernier jour, nous réalisons les clichés qui mettent en scène les structures. Tout le monde retient son souffle lorsque les terrasses de chêne s’enfoncent dans les lentilles d’eau. Ouf, ça flotte ! Elles tanguent pas mal, mais on arrive à peu près à naviguer et à stabiliser les planchers pour prendre les photos. On choisit alors un sujet apparemment inoffensif : le loisir. On met en scène les “temps libérés” que pourraient permettre de révéler l’usine comme le canal, et leur importance capitale pour repenser le rapport de notre société au “travail”. Plongée et natation, croisière romantique, scène pour spectacle sont des exemples de mise en valeur de ce patrimoine. On retourne alors les valeurs de “progrès” et de “productivité” liées à la naissance de ce bâtiment pour en faire un lieu de culture et de plaisir. C’est un vaste sujet pour des très-jeunes-presque-professionnels, et l’on poursuit nos discussions le soir au camping où nous loge l’ESAD et où les étudiants se sont installés un beau campement.

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5/5 – L’exposition à l’ESAD  au Fond Régional d’Art Contemporain

Finalement, le mobilier a été exposé à l’école d’art, en parallèle de la biennale d’architecture organisée par le FRAC Centre. Ceci a permis une restitution complète et un beau témoignage, un clin d’œil au sujet de la biennale : “Marcher dans le rêve d’un autre”.

Merci à Gunther Ludwig et Marie Compagnon de l’École Supérieure d’Art et de Design d’Orléans pour leur invitation.
Et, surtout, un grand merci à tous les participants et participantes, une équipe pleine d’énergie et de créativité.
Merci à l’entreprise Tecsabois pour le don de bois de chêne (une tonne et demie !).
Merci à François Vernerey de l’Atelier La Colline pour son savoir-faire et le prêt de ses machines.
Merci à Olivier Dohin pour son repas de fête à la plancha le dernier soir et son intarissable chaleur humaine.