La Ruée vers l’autre parle de paysages, de micro-architectures improvisées, de cabanes “vernaculaires” faites pour habiter les bois, au bord d’une rivière, le long d’une ancienne voie ferrée. Elles s’inspirent de la mémoire des lieux, de ce que ses habitants nous en font voir et se construit avec la mairie du Val-de-Briey, autour de ces lignes du paysage.
Ce chantier en pointillé s’accompagne de l’écriture de récits successifs : un film, un journal et un roman-photo. Construire des aménagements légers devient l’occasion de se raconter des histoires et d’inventer celles que, peut-être, on racontera dans plusieurs générations en Lorraine.
D’un village à l’autre de la commune nouvelle, unifiée il y a quelques années, nous tissons de nouveaux liens et de nouvelles représentations d’un territoire marqué par son passé industriel obsolète et le regroupement de communes pourtant singulières.

Ici vous pouvez (re)lire le récit du 1er opus de septembre 2017 : >>> La Ruée vers l’autre #1

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crédits photo : Pascal Volpez, Amélie Laval, collectif etc.

Ce projet d’aménagement du territoire se construit pas-à-pas, dans une improvisation basée sur le bon sens, les ressources humaines, mémorielles et matérielles trouvées sur places. Nous intervenons pour stimuler et outiller le “collectif” d’habitants formé spontanément à l’occasion du premier chantier et agrandi pour l’occasion.

La démarche se veut à l’inverse de l’achat d’une table de pique-nique de catalogue, fabriquée à des centaines de kilomètres. Nous proposons des temps de chantier conviviaux, dans lesquels chacun participe aux décisions et agit, autant par le chantier que par la fabrication des déjeuners ou à l’écriture du roman-photo, en fonction de ses envies et de son temps libre.
Voici la présentation de cet opus 2, réalisé en septembre 2019 à Mancieulles, ancienne cité ouvrière de Lorraine, aux traits paisibles, presque romantiques. Nous y avons réalisé un lieu de fête, une plateforme d’observation du paysage et un kiosque à livres.  Pour ne pas faillir à la coutume et travailler en parallèle sur de la construction et de la fiction, un roman-photo a été imaginé par notre invitée de marque : l’artiste photographe et romancière Amélie Laval. Elle a prit les commandes d’une fiction inspirée, les deux pieds sur le terrain.

Nous étions attendus de pied ferme par l’équipe de choc constituée l’année passée à Mance, le village voisin, augmentée de nouvelles forces volontaires de Mancieuilles et Briey, prêtes à s’embarquer dans cette expérience de co-construction de “tables de pique-nique” d’un genre nouveau. L’improvisation est encore une fois la pierre angulaire du projet : nous ne savons pas, en arrivant, sur quels sites nous allons intervenir. Mais nous avons une commande de bois estimée grossièrement, nos outils et l’énergie débordante de cette équipe composée pour plus de la moitié de retraités prêts à en découdre.

Durant une semaine, les ateliers quotidiens avec les habitants nous ont permis de définir trois sites fédérateurs et inspirants, s’en sont suivi deux riches semaines de construction au profit de l’été indien lorrain, rythmées de grandes tablées, parfois de mirabelle, souvent de tartes maisons et toujours de bonnes vibrations !

Un grand merci à toutes et tous, encore de beaux moments que l’on n’oubliera pas !

Et nous vous recommandons de compléter votre lecture par l’écoute de ce podcast :
“Sur fond d’accordéon, de rumeur de scies et de percussions de visseuse à choc nous entendons des histoires de chantier. Quels sont ces espaces sur lesquels viendront s’implanter des lieux de flânerie, de fête et de convivialité ? Quelles histoires sont cachées derrière ces forêts, ces clairières, ces endroits oubliés ?”

 

1. Une première semaine d’ateliers

Romain, technicien de la mairie qui est à l’origine de la Ruée vers l’autre, commence par faire un premier travail de défrichage, avant notre arrivée. Il a organisé plusieurs réunions, et envoyé des tracts dans toutes les boîtes aux lettres de Mancieulles pour informer de notre venue et de l’esprit du projet. Il nous prévient déjà que certaines personnes se montrent “curieuses” sur l’utilisation de leurs impôts et viennent davantage contrôler les conséquences de ce projet a priori farfelu. C’est parfait ! Ce qui pourrait passer de prime abord pour de la défiance nous permet finalement d’intéresser un nouveau groupe au projet. Nous aurons peu de mal, la première semaine, avec le renfort d’apéritifs dans les locaux de la mairie et de balades sur site, à transformer ces légères craintes en réelles envies de s’intégrer au projet.

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Nous leur expliquons d’emblée que nous allons avoir besoin d’eux, notamment pour trouver trois sites de projets ; et nous comptons bien nous appuyer sur leurs connaissances du territoire. Ils vont ainsi nous guider sur ces chemins qu’ils parcourent parfois depuis tout petit, ou que, pour certains, ils redécouvrent.
Ces moments nous permettent de faire connaissance avec les nouveaux venus et de prendre des nouvelles des anciens. C’est dans un air de rentrée des classes que nous jaugeons l’intérêt et les défauts de chaque lieu, tout en apprenant de nouvelles histoires sur cette ancienne cité minière. Ici se trouvait l’ancien chevalement, une grande construction pour descendre jusque dans la mine. Là, on nous raconte comment le théâtre a remplacé l’ancienne salle des fêtes. Est évoquée l’implantation de la cité de l’autre côté du vallon pour ne pas voir ni sentir la mine que l’on rejoint par le “chemin noir” qui grimpe par-dessus la colline, et bien d’autres, qui sont autant de récits qui commencent à mettre en branle ce processus créatif collectif.
On se mettra finalement d’accord sur les trois sites et on écrira ensemble un programme simple avec quelques usages clés pour orienter le dessin.

Amélie mène en parallèle durant cette première semaine une série d’ateliers d’écriture de scénarios pour le roman-photo. On essaye au début de ne pas séparer ceux qui préfèrent le marteau et la scie à onglet de ceux qui souhaitent jouer les acteurs et coudre des costumes. L’outil du roman-photo est très vite compris et approprié, le potentiel humoristique de l’objet ne tarde pas à montrer ses effets ! Il présage de bons fous rire et les scénarios prennent vite une tournure loufoque.

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2. Les chantiers

Le premier site, en haut du Chemin Noir surplombe le village, d’ici on observe le soleil couchant et la cité minière qui s’étage dans la pente d’en face. Ce sera un endroit de contemplation et de repos à la croisée des chemins.
Le deuxième est une place adossée à l’Espace Pierremont, l’actuel théâtre, ancienne salle des fêtes. De hauts marronniers enserrent par cercles successifs un espace où se dressait jadis un kiosque à musique typique du XIXème siècle.
Le troisième est une dérivation branchée sur la voie verte, l’ancien chemin de fer qui reliait les trois anciennes communes et le long de laquelle nous avons déjà travaillé l’année passée. C’est une ancienne carrière de pierres devenue terrain de loisir, une sorte de jardin plus ou moins entretenu par les services techniques. Une vieille cabane en ruine et quelques bosses de cross cabossées par les vélo témoignent d’usages passés. Ce sera “l’espace Kunz”, du nom de son ancien propriétaire donateur.

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Après s’être levés à la Cité Radieuse, vaisseau de béton construit par Le Corbusier, nous nous retrouvons au théâtre pour rassembler les outils et retrouver notre troupe au complet. Une fois  prêts, nous nous déplaçons vers l’espace Kunz. Avec ou sans électricité, chacun choisit son chantier : l’un, sur le chemin noir, munis de scies égoïnes et de visseuses, l’autre, à l’espace Kunz, avec le groupe électrogène qui permet d’être autonome en électricité.

 

À kunz

À Kunz, nous nous mettons à construire avec l’aide des bénévoles qui arrivent au fur et à mesure de la journée avec des gâteaux, des mirabelles et des salades de légumes du jardin.

Équipés d’un cordeau et de pioches, nous tirons les grandes lignes du futur kiosque sur les traces de l’ancienne cabane. Il n’y pas encore de plan, ni d’ordinateur, nous implantons les dimensions à l’œil. Les traverses du chemin de fer serviront de fondations pour la structure : elles ont été récupérées de l’ancienne cabane à peine démolie. Nous construisons la future terrasse en s’accrochant aux traverses, et l’ensemble prend forme petit-à-petit, à l’écoute du terrain.
Chacun trouve sa place naturellement : celui qui veut une tâche fixe et répétitive, celui qui donne son avis sur le cordeau, celui qui bavarde toute la journée, celui qui a des compétences en maçonnerie, celui qui veut couper quelques arbustes pour ouvrir la vue sur la vallée voisine.
On fait le point chaque matin et chaque soir, et on discute ensemble de ce que, plus tard dans la soirée, nous reprendrons sur nos ordinateurs pour le calibrer, ajuster les détails et les contreventements.

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Construction du foyer

Les troupes ne s’arrêtent plus et pendant le week-end, nous construisons le foyer. Entourés d’une ancienne carrière, nous décidons de construire un barbecue avec les pierres glanées aux alentours du site. Grâce au soleil, à l’énergie de Valentin et au jus d’orange, nous réussissons à terminer le foyer en une journée. Dès le lundi, légumes et sardines sont allongés sur une grille au dessus du feu en guise de repas du midi.

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Montage de la toiture

Après avoir monté les poteaux de la structure, nous y installons les fermes préfabriquées avec Brigitte et Martine. On s’est mis d’accord sur une écriture qui évoque vaguement l’esprit industriel, en souvenir du passé ! Claude et Roger, deux bénévoles entrainés, grimpent sur le toit armés de visseuses en bandoulière. Allongés sur le toit, ils fixent la toiture aux pannes avec des vis soigneusement préparées par l’équipe au sol.

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Chaises mobiles mais pas trop : tendance Rietveld

Après avoir construit le foyer, il manque encore un élément : de quoi s’asseoir afin d’apprécier pleinement le feu. Une belle chaise ? Confortable ? Nous composons un modèle simple inspiré de Rietveld, facile à fabriquer avec des sections courantes et des coupes droites exclusivement. À l’aide de trois croquis et un gabarit, nous laissons aux bénévoles la construction de sa/ses propre(s) chaise(s) pour chez soi ou/et pour le coin Kunz et les marronniers. Il y a des airs de fordisme sous les pins !

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Martine et Brigitte en fabrique une bonne part pour le projet et vont même jusqu’à adapter quelques tailles miniatures pour leurs petits-enfants. On mélange l’intime et le commun dans une joyeuse autonomie.

Finitions

Nous décidons de donner un nom à cette cabane pour rappeler l’histoire et les événements vécus lors de ces deux semaines de chantier, et les lignes directrices du roman-photo. Les lettres K, U, N, Z, et un symbole représentatif des personnages du roman-photo sont alors accrochés au bord de la toiture : le logo des “casseurs-cueilleurs” où le poireau et le pied de biche ont remplacés le marteau et la faucille !

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Sur le chemin des mineurs, le chemin noir

Au dessus de l’ancienne cité minière de Mancieulles, un panneau explicatif laissé vacant nous donne envie de le transformer en petit belvédère. Nous voulons que sa forme témoigne par un simple regard ce qu’il y a sous les yeux des visiteurs. Comment y construire une petite installation simple sans électricité ? On se met d’accord sur un point de vue, une assise, et un petit escalier. Trois strates sont ainsi dessinées in situ ; une terrasse s’enroulant autour du panneau, une marche, et une terrasse accrochée à la pente. Un dossier accoudé au panneau permet de s’y installer et de contempler le paysage.

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Sous les marronniers

À côté du théâtre municipal, un cercle de marronniers majestueux structure un square au bord de la grande route qui traverse le village.

Entre la finalisation du kiosque Kunz et les derniers détails de la terrasse du chemin noir, nous reprenons le cordeau et les pioches pour creuser de légères fondations en béton où se poseront les pieds de la future “cabane à livres”. Le dessin se termine en même temps que la structure, la visseuse rattrape le croquis, par les choix collectifs pris dans l’action. Une grande langue de bois pourra ainsi servir de comptoir pour les mariages qui sont célébrés fréquemment au théâtre, ou alors servir de jeux pour les enfants de l’école qui viennent souvent y pique-niquer.

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Malgré la précipitation de fin de chantier, nous réussissons grâce à l’aide d’un renfort de bénévoles à finaliser juste à temps pour la fête de fin de chantier.

3. Le roman photo : une histoire de casseur-cueilleurs

Au fil de ces deux semaines de construction, Amélie Laval organise le story-board, la confection d’accessoires et de repérages sur le territoire, avec le groupe d’habitants motivés. Elle mène son petit groupe de bénévoles, certains passent sans transition du chantier au tournage.

En parallèle de la charpente et de la menuiserie, nous avons ainsi mis en place un atelier de couture pour la fabrication de costumes, des temps de mises en scène photographiques et des recherches d’accessoires pour le roman-photo : lunettes d’aviateurs, sweats à capuches couleurs franches plutôt sombre,  vestes de casseurs (esthétique black-block), des survets un peu vintage 80’s, cheichs noirs et gris, foulards de vandales et des mitaines sportives, mais aussi quelques  accessoires de l’OM : polo, maillot.

Voici la présentation de cet OVNI éditorial, disponible à la vente sur le site des éditions Hyperville.

“Ces quelques pages ont été concoctées avec beaucoup de plaisir. Elles ont grandies tout contre un projet de transformation d’espace public mené par les architectes-constructeurs du Collectif Etc. Un chantier ouvert a embarqué en septembre 2017 une vingtaine d’habitants d’une paisible commune de Lorraine autour de la construction de cabanes le long des lignes du paysage. Sur la voie verte du Val-de-Briey, entre la Cité Radieuse et les éoliennes qui se dressent fièrement, un roman-photo a été écrit et réalisé entre deux coups de scies.

Nombre de fois, les protagonistes de ce chantier ont entendu : “vous allez voir, ils vont tout casser”, “attention, il y a des vandales dans le coin”. Mais derrière la figure du “casseur”, on peut aussi trouver du plaisir, de la surprise, de l’altérité et même de l’amour. Il suffit parfois de se laisser un peu aller à cette “Ruée vers l’autre” qui sommeille toujours quelque part en nous. Et pour ça, il n’est parfois besoin que d’un regard, d’une rencontre – ou d’une quiche de jouvence.

Le roman-photo est un outil concret, aussi abordable qu’une visseuse ou une pioche. Il permet à tout le monde de se dessaisir de soi et d’entrer dans un processus de rencontre et de dialogue avec l’autre, qu’il ait la figure de l’architecte Marseillais – ou parfois même son propre voisin. Il faut coudre un costume ? Balancer violemment un fer à repasser sur le mur ? Braquer le musée de la mine de Neufchef ? Pas de problème. L’aventure collective et le contexte fictionnel débloquent les peurs et les fous rire pour ouvrir les cadres usuels de la rencontre de l’autre. Et cela se fabrique dans une improvisation fertile, on décide sur place du scénario comme de l’implantation des installations.

Tout le monde alors “participe” à faire société : retraités, lycéennes, service technique de la mairie. Aménager son cadre de vie devient une suite d’événements littéralement extraordinaires qui nous entraînent autant à refaire le monde autour d’une choucroute qu’à dealer des prunelles à la sortie du lycée. On n’est plus dans un “cadre institutionnel participatif”, dans un “projet artistique”, mais dans un grand réel qui nous bouleverse.”

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