Ce mois de juillet 2018, nous étions dans la chaleur minérale de la place du Panthéon, Paris 5e, avec l’équipe des Monumentales pour le dernier acte (pour nous) d’un réaménagement de la place initié deux ans auparavant. Après un chantier test et une longue phase d’observation et de concertation, nous voici de retour pour, enfin, reprendre l’ensemble de la place au stationnement et le rendre aux citoyen.ne.s, étudiant.e.s, retraité.e.s, touristes et parisien.ne.s.

Dans le cadre du projet des 7 places parisiennes nous avons été retenus avec l’équipe des Monumentales pour réfléchir et agir sur les places de Panthéon et de la Madeleine. Cette dynamique d’apaisement des espaces publics dans laquelle la part belle est faite aux piétons est portée par la Mairie de Paris. Avec le projet Réinventons nos places, une approche multidimensionnelle de l’aménagement transitoire des espaces publics est donnée à des collectifs pluridisciplinaires réunissant les sphères de l’ethnologie, du paysagisme, de l’architecture, de l’urbanisme, etc. L’aménagement de la place du Panthéon s’inscrit dans une histoire singulière liée au colosse monument, il est le fruit d’une lecture complète des usages recensés sur chaque parvis, et prend place dans un contexte particulier : l’entrée au Panthéon de Simone Veil.

Avant de vous livrer cette expérience hors du commun, nous voulons remercier les membres du collectif Les Monumentales avec qui nous nous sommes embarqués dans ce projet de longue haleine pendant plusieurs années. Un grand merci à la fratrie avec laquelle nous avons œuvré pendant les deux temps de chantier, toujours sous une chaleur ardente (en juin 2017 et juillet 2018) : des constructeurs et constructrices chevroné·es. Et au collectif Bim qui a fait l’inauguration la plus spectaculaire que nous ayons connue !

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photos : Philippe Ruault

Les 7 places parisiennes

En juin 2015, Anne Hidalgo annonce le lancement du projet Réinventons nos places par lequel elle affirme son engagement écologique. Sept places emblématiques de la ville seront réaménagées, pour donner plus de place aux piétons et aux modes de déplacements doux. Sa volonté de ville pacifiée pointe du doigt la source d’anxiété engendrée par les véhicules «Donner plus de place à celles et ceux qui ont envie de vivre dans une ville plus pacifiée, avec moins de voitures et moins de stress».

Les 7 places : Bastille, Fêtes, Gambetta, Italie, Madeleine, Nation et Panthéon ont des traits similaires : elles sont toutes contournées par un flux continu de véhicules à moteur. Dès le départ la mairie affiche sa volonté de donner le marché à des collectifs pluridisciplinaires (architectes, paysagistes, programmistes, urbanistes…). Une première phase de concertation s’est tenue pendant presque un an, elle a permit de tirer les grandes lignes des attentes des usagers, associations et partenaires institutionnels et d’établir un diagnostic partagé. Un premier groupement d’acteurs pluridisciplinaires constitué pour l’occasion mène une partie de cette action, il s’agit de Dédale et le collectif Parenthèse.

Puis ils laissent la main à un autre collectif – Les Monumentales – formé pour l’occasion par Emma Blanc Paysagiste, Genre et Ville, Albert & Co, Ligne BE, Emmanuelle Guyard et le Collectif Etc. Les Monumentales regroupe des architectes, paysagistes, sociologues, ethnologues, urbanistes, bureaux d’étude en développement durable, spécialistes en égalité et genre, acteurs de l’insertion, graphistes. Son approche se veut transversale : historique, économique, culturelle, écologique et sociale.

PAS À PAS : Prendre le temps d’essayer

Nous avons construit avec les Monumentales une démarche de projet nous permettant divers tests et prototypages d’usages et d’espaces dans un temps relativement long. Tout d’abord nous faisons suite à une pré-étude de définition qui a déjà eu lieu sur la Place du Panthéon.
De mars à juin 2017, nous avons entrepris une nouvelle phase de rencontre, avec l’installation d’un kiosque-container de projet, accueillant nos permanents. Ceci nous a permis de mieux définir nos intentions pour un premier chantier test qui a réinvesti les deux quarts avant de la place. Jusqu’à un aménagement complet des quatre parvis qui a eu lieu en juillet 2018, suite à la Panthéonisation de Simone Veil.
Le laps de temps entre ces deux phases a permis divers retours d’usages et adaptations ainsi que l’organisation multiples d’ateliers et d’événements. Depuis notre dernier chantier, se prépare également la réalisation d’un projet mémoriel.

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LA PERMANENCE : le projet au quotidien

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« Nous avons réalisé une analyse sensible de la place : une approche multidimensionnelle basée sur le ressenti de l’espace. Les perceptions du bruit, de l’ensoleillement, les usages formels et informels sont croisés avec des données urbaines plus classiques. Ces observations et retours, couplés à la dimension historique et spatiale de la place, nous ont amené à penser un aménagement sobre, abstrait et inclusif. »

En mars 2017, nous posons avec Les Monumentales les premières pierres en installant sur place une cabane de chantier dans un container vitré mis à disposition par la ville sur chacune des places en projet. Un kiosque où riverain·e·s, passant·e·s peuvent s’arrêter, demander des renseignements, donner leur avis. Nous y installons des outils de travail et de médiation destinés à l’animation, au suivi et à l’accueil tout au long du processus de projet. Deux « permanents » de notre équipe partagent leur travail quotidien entre la place de la Madeleine et celle du Panthéon. Au delà de la médiation quasi continue qu’ils assurent, ils observent et analysent la vie des différentes places, recueillent  les rêves et les doléances, animent des ateliers, rencontrent et mobilisent différents acteurs, organisent quelques évènements. Une exposition permanente in situ rend compte de  leurs actions et du processus en cours.

Cette permanence nous permet d’éprouver quotidiennement le site, d’en comprendre ses usages, de rencontrer les usager·è·s, passant·e·s, habitant·e·s du quartier – des les informer et leur faire prendre part au projet. La cabane container fait pleinement partie du principe de construction et des finalités générales de l’aménagement : il nous fallait commencer par une rencontre et une accoutumance répétée au lieu et ses usager·è·.s, pour nourrir le projet sur place, et de comprendre empiriquement et quotidiennement ses enjeux spécifiques. Cette phase de rencontre et l’idée d’une permanence in situ est guidée par le besoin irremplaçable d’éprouver les enjeux de l’espace sur un temps relativement long, permettant une adaptation empirique à des problématiques qui resteraient sinon inaperçues.

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EXTRAIRE : matérialité & réemploi

L’idée est de se nourrir de ce qui est déjà là : le granit du sol et le calcaire ornemental des façades, tout en autorisant une nouvelle appropriation des espaces. Nous avons imaginé des mobiliers qui permettent de répondre aux besoins révélés. Sans prédéterminer d’usages ni de typologie d’usagers, la matière que nous amenons  doit composer un espace uni, sobre et simple.
Par ailleurs un des objectifs affichés était de mettre en œuvre un aménagement relativement frugal-chic, golden-palette, dans un économie de moyen et d’énergie avec notamment l’opportunité de travailler en direct avec les services de la ville, leurs ressources et leurs compétences. Une visite particulièrement inspirante du CMA (Centre des Matériaux et de l’Approvisionnement) nous a fait prendre conscience du cycle du granit dans la ville de Paris. Ce service fournit les chantiers de voirie et d’espace public de la ville et récupère les matériaux qui y sont déposés pour, le cas échéant les revaloriser et les remettre en circulation.

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On y trouve quantité de pavés, dalles, bordures de granit, mais aussi par exemple les garde corps du pont Neuf qui croulaient sous les cadenas d’une romance sécurisée, ainsi que des Mascarons, figures sculptées, ici de divinités antiques, qui ornent ce même pont Neuf et qui ont été remplacés lors de sa dernière restauration il y a quelques années déjà.
Le gisement de bordures de trottoirs nous inspira tout particulièrement, ce matériau déjà présent sur la place du Panthéon prend une toute autre dimension lorsqu’on l’extrait et qu’on en apprécie l’entièreté. Cette matière brute presque omniprésente dans la ville est disponible ici dans une quantité débordante. Et il manque peu à ces monolithes de granit pour devenir des éléments de mobiliers urbains à part entière

Usinage des bordures au CMA.

 

CHANTIER ACTE PREMIER : Prototypage

 

À partir de cette matière première nous imaginons un principe d’intervention structurant et modulaire. Les anciennes bordures simplement présentées sur cales comme matière brute deviennent utilisables comme assises et sont disposées suivant une trame régulière et orthogonale, nouvelle matrice de la place avec laquelle nous composons. Par endroits des espaces libres dans la trame forment une « clairière », non loin de là des blocs sont posés à l’envers et les encoches taillées pour accueillir les cales reçoivent la structure de grandes plateformes en bois.

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Mettre en scène le processus : La Translateuse


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Afin de rendre visible et ludique la modularité et l’évolutivité de l’aménagement nous avons créé un outil de manutention des blocs de pierre dédié au projet. Le travail des matériaux presque extraits du site nous a poussé à chercher l’inspiration du côté des anciennes machines et grues de carrières. Technologiquement rudimentaire mais spectaculaire dans son déplacement, la Translateuse est manipulable à 3 personnes ou plus, permet donc de déplacer les bordures, tout en enjambant celles déjà disposées. Construite lors du premier chantier elle a par la suite permis de moduler, réparer, et faire évoluer la composition de la place.
Elle tire son nom de la Translation : action de déplacer le corps d’unE grandE Homme ou Femme pour l’y faire entrer au Panthéon.


Les plateformes en bois sont de grands mobiliers de forme volontairement abstraite, car il ne s’agit pas de prédéterminer ou de surdéterminer leurs utilisations, ni les typologies d’usager·e·s. Largement dimensionnées (environ 25m² chacune), elles participent au jeu d’échelle nécessaire en vis-à-vis avec le Panthéon : suffisamment grandes pour assumer le rapport de force avec le monument et à la fois cohérentes au regard de la fréquentation actuelle et en devenir de la place.

« Notre propos est bien de travailler dans le sens du site, d’aller à l’évidence même pour proposer le maximum d’usages avec le minimum de moyens sur la base d’un dessin simple et sobre. L’objectif au mois de juin sur les deux quarts Nord-Ouest et Sud-Ouest est la construction partagée et l’expérimentation in situ afin de tester les usages et les appropriations plurielles : lieu de pause, de détente, de travail, de lecture, de communication, d’attente, d’échange, de culture, de jeux… »

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Lors du premier chantier de prototypage, les mascarons rescapés de la dernière rénovation du Pont-Neuf ont  trouvé leur place au dessus du granit en réponse aux façades calcaires ornementées environnantes. Ils ont été soclés sur certaines plateformes. Tout en montant la garde ils pouvaient servir de dossiers et susciter quelques mises en scène photographiques.

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Fin de la première phase dite de prototypage : la place est très vite réappropriée et utilisée. En fonction de l’heure et de l’ensoleillement, la fréquentation varie beaucoup. Par moment, les installations sont bondées, les places libres se font rares sur la grande table tandis que du côté nord, la fréquentation moins intense et la disparition de la voiture laisse sa chance à la naissance de quelques touffes d’herbe.

 

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Convoquer les invisibles


Véritable livre d’histoire, le Panthéon questionne sur la citoyenneté et ce qui nous rassemble. Pour célébrer les invisibles de cette place dont le monument central est majoritairement peuplé d’hommes, nous avons engagé un travail mémoriel sur la place des femmes en général, et dans l’espace public en particulier.
Notre objectif en investissant la place n’est pas de nous opposer au monument des grands hommes, opposition qui ferait perdurer l’idée d’une dualité femmes-hommes que nous cherchons précisément à dépasser.
La dimension genrée de l’espace a été centrale dans le projet. Dans un lieu marqué symboliquement par la déclaration « Aux Grands Hommes la Patrie reconnaissante », relevant du « Patrimoine » par excellence, le collectif Les Monumentales a voulu révéler et réveiller le matrimoine qui constitue l’histoire invisible, et pourtant si présente, des espaces. L’entrée au Panthéon de Simone Veil, pendant la continuité du projet, n’est pas qu’un hasard du calendrier : cette reconnaissance officielle et symbolique du matrimoine a amorcé une nouvelle phase de réflexion sur le travail mémoriel.

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CHANTIER ACTE DERNIER : Sans voiture Simone !

 

L’entrée au Panthéon de Simone Veil le 1er Juillet 2018 a décalé les dates du chantier, mais a conforté la prise en considération de l’importance d’un dispositif flexible et mouvant. L’ensemble des mobiliers a pu être assez facilement enlevé et réintroduit pour la deuxième phase de chantier. Celle-ci a finalement eu lieu fin juillet 2018 et l’intégralité des quatre quarts de la place du Panthéon a été aménagée.

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La phase d’observation a permis de démontrer que les aménagements sont largement utilisés par les étudiant.e.s qui travaillent, mangent, se délassent, discutent et jouent, par les touristes qui y font des pauses, par des parisiennes et des parisiens qui redécouvrent le plaisir d’un espace apaisé et accueillant en profitant de nouveaux points de vue sur le monument.
Les retours enthousiastes nous ont confortés à persévérer dans la direction prise lors de la première phase tout en apportant un certain nombre d’améliorations significatives au projet émanant, par exemple, des réunions publiques et des échanges avec les habitant.e.s du quartier.
>Le design des plateformes a été affiné par l’apport d’éléments structurels métalliques les rendant plus légères et l’utilisation de sections plus fines pour le platelage.
>La pérennité des ouvrages renforcée par une technique de pose sans vis apparentes, soufflée par les menuisiers de la ville de Paris, leur permet entre autre une maintenance plus facile du site.
>La construction de bancs doubles avec dossier répond aux attentes de confort des usager.e.s, notamment des plus âgé.e.s.

Sur les deux quarts Est, nous avons voulu introduire la présence d’arbres dans la trame, faisant écho au jardin du lycée Henri IV. 40 sujets complètent la composition sur les quarts arrières tout en apportant ombre et fraîcheur, en réponse à une forte demande exprimée par l’ensemble des personnes interrogées. Malgré le contexte géologique favorable (sur la place il n’y a pas de réseau enterré ni de métro, que du sol naturel sous les pavés), la pérennisation de plantations n’est pas encore autorisée. Nous avons donc tenté une démonstration par le faire en introduisant ici ces arbres, bien malgré nous, en pot.

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Les naufragés du Panthéon


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Le collectif BIM est un groupe d’artistes venant de l’univers du théâtre, nous nous étions déjà rencontrés dans un tout autre contexte parisien : au rond point de la Chapelle, où nous avions travaillé conjointement avec le collectif de paysagistes Bivouac.  Cette fois-ci, nous les retrouvons durant notre dernière semaine de chantier. Nous les invitons à venir innover la place en activant et mettant en action les mobiliers en face de la colossale entité du Panthéon. Toute la semaine, sous la chaleur écrasante, ils naviguent entre les quatre parvis, le manque d’ombre se fait réellement sentir, on frôle la syncope à certains moments !
La fin du chantier arrive, tout est rangé. 19h les cloches sonnent, la performance va commencer.
Et là : première goutte de pluie, d’une petite pluie fine qui fait plaisir à tout le monde. Nous sommes tous rassemblé·e·s devant l’entrée principale du Panthéon, une petite foule d’invité·e·s sont quand même venus malgré la pluie annoncée. Nous distinguons au loin les performeurs qui s’approchent par la rue Soufflot en tenues d’enterrement, ils portent un corps inanimé. Le spectacle commence : le corps se butte au grille du Panthéon, qui à cette heure tardive est évidemment fermé. S’en suit un récit caustique sur les quatre parvis qui s’accélère au rythme de la pluie et se finit sous la grêle alors que nous sommes sur une plateforme en train de mimer le radeau de la méduse. On se doit d’arrêter la performance et d’aller se réfugier sous le parvis de la mairie, sous l’œil certainement amusé de Mme Berthout ! À peine quelques minutes plus tard, le ciel redevient calme.
Récit incantatoire : il ne faut pas invoquer l’œuvre de Théodore Géricault !


 

 

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