Remporté par le Collectif Etc, le concours «Défrichez-là», organisé par l’Etablissement Public d’Aménagement de Saint Etienne (EPASE) au mois de mars 2011, avait pour objet la mise en valeur, pour une durée de trois ans, d’un espace en friche situé au centre de Saint Etienne, dans le quartier de la gare de Chateaucreux.

La proposition faite se veut le reflet des mutations en cours dans le quartier. Ici des bâtiments sont voués à la démolition, d’autres vont être rénovés et déjà des bâtiments neufs apparaissent. Nous proposons, au travers d’un chantier ouvert, de donner vie ensemble à ce morceau de ville en devenir.

Un projet porteur d’une double ambition.

Tout en étant le reflet des mutations en cours dans le quartier, le projet, appelé «Place au changement», se voulait être une étape préliminaire dans le processus de création d’un bâtiment. A l’angle de la rue Cugnot et de la rue Ferdinand, l’idée était donc de dessiner au sol, un plan fictif des futurs logements, tout en le représentant en coupe. Cet ensemble permet de se projeter dans le volume virtuel du futur immeuble, dont le lancement de l’étude est prévue dans quelques années.

Le Collectif etc défend deux axes de travail, que nous avons souhaité mettre en oeuvre dans le projet «Place au changement» : collaborer avec les habitants pour la réalisation de l’espace public, et utiliser le temps du chantier, de quatre semaines,  pour échanger et impliquer la population dans la durée.

Activer un lieu passe par l’activation de la population.

Un travail en amont a été réalisé pour identifier et rencontrer les différents acteurs agissant sur le quartier. Afin d’informer le plus grand nombre de personnes, afin de les mobiliser et les impliquer dans le projet, des présentations lors des conseils de quartier ont été réalisés, des rencontres avec les différents acteurs politiques et élus référents ont été organisés, une implication des centres sociaux et foyers d’accueils a eu lieu, des collaborations avec les différents services de la ville, nécessaires pour la durée du chantier mais aussi pour l’entretien futur de l’espace public ont été mis en place, et enfin la rencontre des différentes associations du quartier s’est produite.

Construire avec les habitants pour que cette place devienne la leur.

L’implication des habitants est passée par la mise en place de différents ateliers permettant la réalisation des divers éléments conceptuels du projet. La diversité des ateliers a permis de toucher un large panel d’individus, chacun pouvant se retrouver dans l’un ou l’autre : un atelier menuiserie, pour la réalisation de éléments de mobilier; un atelier jardinage, pour organiser et entretenir un espace planté; un atelier illustration, pour animer le mur pignon. Ouvrir simultanément ces trois ateliers a favorisé la rencontre de populations diverses.

L’atelier menuiserie a touché principalement les hommes, tandis que les femmes avaient plus tendance à se tourner vers le jardinage. Quant aux ateliers illustrations, ils  ont rassemblé un public plus jeune.

Pour le premier atelier, il fallait réaliser des éléments de mobiliers dessinés  au préalable par les jeunes architectes  en collaboration avec un designer. Le Collectif Etc. a pu toucher ici les limites de la participation des habitants, s’apercevant  que pour des contraintes de robustesse, de délais, et de commande de matériaux, l’implication des gens dans la phase de conception n’avait pu se faire, limitant la participation à la fabrication proprement dite. Les outils nécessaires à la découpe et à l’assemblage des chevrons et de planches étaient mis à disposition. La coordination par un membre du collectif des groupes de volontaires a permis de réaliser l’ensemble des éléments dans les délais impartis. La responsabilisation des habitants est aussi passée par la désignation d’un « chef de chantier », habitant du quartier présent de manière quasi permanente sur le site.


Pour le second atelier, le jardinage était là sur une nécessité d’implication plus pérenne. Spontanément, des riverains ont apporté des plantes de chez eux qu’ils ont repiquées et arrosées eux-mêmes, en se proposant de venir s’en occuper après notre départ. Pour faire au mieux, un cabane fut construite les derniers jours, contenant une cuve de 1000L devant être remplie régulièrement par les services de la Ville, ainsi que quelques outils. Le code du cadenas a été donné à toutes les personnes qui se sont proposées pour s’occuper du jardin.


Le troisième atelier, l’illustration du mur pignon, fut un travail mené principalement avec les enfants des maisons de quartier du Soleil et du Crêt-de-roch. Il fallait imaginer des objets qui peuplent habituellement les appartements, comme des livres ou des jouets. Ils les ont ensuite dessinés, découpés à l’échelle réelle dans du papier de couleur, puis collés sur la coupe imaginaire peinte préalablement sur le mur pignon.

Le temps du chantier comme support d’évènements.

Les chantiers dans les villes sont des événements en soi. Les rues sont bloquées, le bruit est permanent. Ils sont perçus comme des nuisances au quotidien. Pourquoi ne pas tenter d’inverser la tendance et transformer ces nuisances en atouts pour la ville et la qualité de vie du quartier?

Durant la durée du chantier, le Collectif Etc a proposé une série d’événements quotidiens, en essayant de diversifier au maximum l’offre d’activités afin de toucher un large public.

Des tournois de boules, des cours de tango argentins (El Caminito) ainsi que des initiations au cirque (Feedback Asso) ont été programmées certains jours des 6 semaines de chantier.
Une collaboration a été mise en place avec les «Dames de Cote-Chaude», groupe de femmes autogérées qui organisent des repas pour financer des départs en vacances en famille. Elles étaient présentes tous les vendredis sur le chantier, dès 10h du matin, pour cuisiner des grands plats familiaux (couscous, paëlla puis tajine) qui étaient savourés en soirée par plus de 80 personnes du quartier, dans une ambiance festive.

Des soirées musicales ont aussi été organisées tous les samedis alternant scènes ouvertes aux habitants, mix de DJ soul-électro, concerts acoustiques et bal musette, réunissant un public très éclectique, discutant autour de la buvette mise en place et du barbecue géré par un groupe d’habitants. Ont joués : Dawa DeluxeThe Architect vs BefourNasty Binaries,
Pour clore chaque semaine, des projections de films étaient organisées les dimanches soirs.

Tous ces évènements étaient évidemment gratuits et ouverts à tous. Il était primordial de ne pas écarter certaines personnes en situation de grande précarité dans le quartier, et la notion de gratuité était donc importante. Seul les repas et les boissons étaient payants, mais dans des fourchettes de prix abordables, de 50 cents la boisson sans alcool à 6 euros le plat cuisiné.
La fréquentation fut très variables, allant d’une dizaine de personnes pour les tournois de pétanque à plusieurs centaines pour les soirées de concerts.

Deux temps de réflexion ont été organisés sous forme  de tables rondes. Elles ont permis de se poser ensemble des questions sur le sens de ce type d’actions. Les habitants ont pu ainsi débattre avec des personnalités de la vie associative locale (La cartonnerieLes jardins EphémèresJardin Ethic…), des élus de la ville ou des architectes spécialistes de l’espace public (Yes architectes), autour des thèmes  de «l’implication des habitants dans la réalisation des espaces publics» puis  du «partage des espace publics».

Construire ensemble des espaces temporaires comme prétexte à la concertation.

Critiques vis-à-vis des méthodes de concertation mises en place par les pouvoirs publics, qui se limitent souvent à des cahiers de doléances déposés en mairie, nous avons tenté par le biais du chantier de redonner leur place d’acteur à tous les citoyens.

Plusieurs points sont ici primordiaux :

L’enjeu du travail manuel. Se saisir des outils et inviter les gens « à faire » permet de mettre tout le monde sur un pied d’égalité différent et inhabituel. Les rapports hiérarchiques ont été pour un temps, même si la conception initiale des objets (bancs, table, comptoir,) a été faite par le Collectif Etc. Le cas du jardin a été particulièrement révélateur car le Collectif n’ayant aucune formation sur les questions végétales, leurs membres avaient plus à apprendre des habitants que l’inverse. Un rapport de confiance a pu être conforté, et a permis d’avoir des échanges intéressants notamment sur la question de la ville et du quartier. Des anecdotes ont été racontées, des envies, des désirs ont  été exprimés.

L’occupation quasi permanente du chantier. Elle a permis sept jours sur sept, du matin au soir, de rencontrer et d’échanger avec un maximum de personnes. Le Collectif Etc a essayé d’être le plus présent pour l’ensemble des personnes passant aux abords du site. Deux méthodes ont été simultanément mises en place:
- le «racollage», où une personne est chargée d’aborder tous les passants et prend le temps d’expliquer le projet et ses enjeux, tout en invitant chacun à venir participer.
- la «disponibilité», où l’ensemble des membres du collectif avait pour consigne de poser les outils et d’aller faire de même avec tous les passants étant passés à travers les mailles du “racolleur”.
Ce dispositif avait  le but de toucher le plus de personnes possible, notamment celles qui n’ont pas l’habitude qu’on leur donne la parole ou que l’on s’intéresse à eux. Nous pouvions ainsi contourner « les dictatures du sommeil » en place dans nos système de représentation de la population, en demandant l’avis à l’ensemble des usagers du quartier, et non seulement à ses habitants.

De l’importance de l’art urbain.

La collaboration avec des artistes et des graphistes intervenant dans l’espace urbain a eu ici quatre objectifs différents.
Le premier est une production artistique, résultat de street-artistes stéphanois, Ella & Pitr, ayant contribués au projet. Une grande fresque a été réalisée sur le mur pignon, se juxtaposant au travail d’illustration réalisé par les enfants du quartier. Faire intervenir des artistes locaux, réputés nationalement pour leurs travaux, a permis, d’une part de mettre en valeur le travail de ces enfants, les valorisant, et d’autre part de donner une visibilité auprès d’un public encore différent de celui fréquentant ce quartier populaire. Il semble avoir  permis aussi de faire naitre un sentiment de fierté de la part des habitants, valorisés par l’intervention de ces artistes reconnus, et ainsi de reconsidérer l’image qu’ils avaient de leur quartier.

Ensuite, un travail réalisé par deux graphistes, Bérangère Magaud et Léatitia Cordier, ayant collaborées à toute la démarche du projet, a porté sur trois interventions différentes dans l’espace public.
Tout d’abord un travail sur les grilles du chantier afin d’atténuer l’effet barrière qu’elles procurent, un travail de signalétique au « rubalise », invitant les gens à entrer sur le chantier, a donné une tonalité  atypique au chantier.
Ensuite, un travail de recueil de la parole des habitants a permis de  retranscrire par un travail typologique sur un bâtiment jouxtant le site, ancien hôtel visible depuis le parvis de la gare. Outre la symbolique de ces paroles, cela donna une lisibilité supplémentaire au projet, le faisant déborder de sa parcelle par une mise en valeur du patrimoine bâti mais aussi social du quartier.

Un principe de débordement de la parcelle et d’ouverture sur l’environnement proche se retrouve dans leur troisième travail, qui correspond à une anamorphose visible d’un point de ce nouvel espace public, en s’appuyant sur les bâtiments environnants.     Dans ces deux dernières interventions, on redonne vie à deux édifices murés par le biais d’interventions artistiques, redonnant une image positive du quartier, piste à approfondir au regard des enjeux de temporalité exprimés précédemment.

Une valorisation du travail des habitants.

Plusieurs moyens ont été parallèlement mis en place pour valoriser le travail des habitants : création d’un petit « fanzine » retraçant l’histoire du chantier et distribué aux participants, réalisation d’un poster expliquant l’ensemble du projet, lui aussi distribué mais également affiché autour du projet, expliquant la démarche et citant les acteurs du projet.
Egalement dans cette optique, les participants les plus actifs ont pu voir leur prénom poché sur l’un des poteaux de l’ancien trolley existant sur le site.
Comme expliqué précédemment, une cabane abritant une cuve à eaux et des outils a eu son code de cadenas distribué à qui souhaitait s’impliquer dans la gestion du jardin.
Enfin, le projet ayant été porté par les habitants, il était important que le choix du nom de cette place leur revienne. Il a donc été décidé, par un vote à main levée, lors de la soirée de clôture, et suite au recueil de différentes propositions, que ce nouvel espace public porterait le nom de «Place du Géant». Deux plaques furent donc réalisées le lendemain et apposées à ses angles.

La notion de “temporaire” permet l’expérimentation.

L’hypothèse initiale d’aménagement temporaire, deux ou trois ans maximun, permet de proposer un temps au débat dans la durée. On teste  « pour de vrai » des possibilités, et on en discute. De plus, cela permet des occupations d’espace en transition et s’avère donc peut-être complémentaire aux grandes phases des projets urbains. La notion de temps dans le monde de la  construction étant différent de la notion de temps chez les habitants, il y a peut-être un  enjeux à réinvestir ces temps morts du projet, pour une meilleure acceptation des opérations urbaines souvent mal vues.

Ce projet aura permis de tester des choses, d’expérimenter une manière différente de réaliser un espace public mais soulève encore de nombreuses questions : la viabilité économique de ce type d’intervention, la question du bénévolat par rapport au travail, de la possibilité de son application sur des échelles plus importantes, ou bien sur la question de la pérennité dans la temps de cet espace conçu par des non professionnels.

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