En juin 2018, le Collectif Etc était au Havre pour réaliser un playground sonore dans le Fort de Tourneville, sur une invitation de l’association Fort ! et du CEM.

Au Fort de Tourneville, le Super Fort construit par le Bruit du Frigo l’année précédente est super utilisé. Quant à notre bergerie, réalisée au même moment, elle abrite une dizaine de brebis qui façonnent le pâturage et attisent la curiosité des visiteurs. Juste à côté s’est achevé le grand chantier de réhabilitation d’une aile du fort investie par le CEM, école de musique historique et rock du Havre, dont les locaux devenaient trop vétustes. Ce chantier une fois terminé a laissé un grand espace libre. La nature ayant horreur du vide et les acteurs du Fort regorgeant d’envies et d’idées nous ont sollicité pour imaginer sa transformation. Leur désir était de créer un espace accueillant, ouvert à tous les usagers du CEM et du Fort en général, offrant des nouveaux usages, du jeu, des plantations, du confort, de l’intimité, de l’abri et de la lumière.

Bien contents de retourner au Havre, nous nous jetons sur l’invitation, entraînant avec nous Marc Vatinel, paysagiste émérite, relais local, jardinier de l’extrême et bûcheron sensible. Nous avions, en outre, envie d’amener une dimension artistique et sonore au projet ce qui s’est traduit, d’une part par la recherche et la création d’objets et jeux sonores dans l’aménagement, de l’autre par l’invitation de Jeanne Robet pour créer une balade sonore nous racontant le Fort, la bergerie et le quartier au travers de la rencontre de ceux qui le vivent.

Trois semaines intenses de chantier, à la faveur du climat chaud de ce mois de juin au Havre, ont fini par donner corps à cette nouvelle placette à l’allure tropicalo-post-moderne.

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Extrait du cahier des charges :
« Nous souhaitons réfléchir, avec l’Association Fort et le CEM, à une manière de mettre en vie, animer cette place, qui est donc située entre la bergerie, l’école de musique et les studios de répétition. De nombreuses familles, enfants, groupes de musique passeront par cet endroit. On reste dans l’idée de ne pas faire oeuvre architecturale mais de susciter la vie ! »

Nous connaissions déjà le site pour l’avoir pratiqué l’année précédente, mais nous n’avions pas encore vu le bâtiment du CEM terminé. C’est une belle réhabilitation, qui va sans doute avoir une belle vie, portée par une équipe enthousiaste. En revanche, l’espace sur lequel nous devons travailler n’est qu’une grande esplanade vide, occupée par la base vie du chantier et labourée par les différents engins pendant les deux ans de travaux. Un nivellement rapide pour « remettre en état » et l’apport d’un gravier « cache misère » ne suffisent pas à en faire autre chose qu’un grand terrain vague sans qualité particulière.

Comment apprivoiser ce vaste espace ? Comment ramener un peu d’intimité à cet endroit ? Comment assumer le rapport d’échelle avec les bâtiments qui l’entourent ? Comment rentrer dans notre enveloppe budgétaire avec autant de surface ?
Assez rapidement, nous décidons que la bonne stratégie est de travailler en « îlots » plantés et construits qui viendront structurer cette mer de graviers. Ainsi, nous repartons du sol qui existe déjà pour pouvoir se concentrer sur des aménagements ludiques et des plantations luxuriantes.

Extrait d’une discussion avec Marc Vatinel autour du principe d’intervention :
« Un mobilier contenant une masse de sol dans lequel on plante des monstres. L’espace est jalonné de la sorte. Un maximum de place pour les humains. Une belle visibilité de la végétation. Un support costaud pour toute digression mobilière ! »

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À LA CONQUÊTE DE L’ESPACE !


Après moult dessins et les retours du Fort et du CEM, nous nous mettons d’accord sur un plan masse composé de quatre îlots mixtes de constructions et de plantations, suivant quelques lignes directrices théoriques. Deux sont surmontés d’une pergola métallique accueillant, d’un côté balançoire et gongs rectangulaires, ou cloche plates (bell plate), et de l’autre une cabane-tubophone et une grande table xylophone. Avec les deux autres îlots sont créées une terrasse-transat et une immense table-scène.

> Implantation au cordeau.

Les premiers jours sur place en compagnie de Marc et de son équipe ont consisté en un grand ramdam de piquetage pour confronter nos intentions au réel, en fonction du vécu et du ressenti in situ. On a donc re-tiré des lignes, réorienté, redimensionné, redistribué, rediscuté, rebu, bref, remis les choses à plat.
À peine le dessin grandeur réel établi, l’équipe des paysagistes commence à dégager le gravier puis décaper l’enrobé pour décompacter le sol en vue des futures plantations.
De notre côté, nous commençons à disposer les premières grumes équarries pour constituer les bases des îlots. Ces fameuses grumes…

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> L’épopée de grumes

Cela faisait longtemps qu’on en rêvait et on a vu dans ce projet l’occasion de faire appel à une scierie mobile pour scier notre bois sur place à partir de grumes récupérées localement dans le Fort et ses environs, notamment en partenariat avec les services de la ville comme on avait pu le faire sur le rond-point de la Chapelle, à Paris.
Un mois avant le chantier, grâce à David le régisseur du fort et à Marc, nous trouvons des gisements suffisants pour notre chantier, nous organisons le transport et la livraison depuis les différents sites alentours vers le Fort. En parallèle nous contactons des scieurs mobiles qui pourraient venir sur le chantier nous aider à transformer cette matière brute en de belles sections rectangulaires massives. On tâche d’adapter le dessin en fonction des ressources, diamètre et longueur des grumes, et on commence à élaborer des plans de débit.

Tout est prêt et le chantier doit commencer par deux jours de sciage intensif pour que le reste puisse s’enchaîner. Toutefois, quelques jours seulement avant notre départ le scieur vient repérer le chantier et nous annonce que le bois est trop noueux, trop tordu et suspecté d’être mitraillé (constellé d’éclats d’obus datant de la dernière guerre), bref il ne viendra pas, il ne veut pas prendre le risque d’abimer son matériel.

Panique ! Plan B, on demande à la scierie qui doit nous fournir le bois de construction d’ajouter à notre commande de quoi commencer pour ne pas prendre de retard sur le chantier.
En parallèle, comptant bien en découdre avec nos grumes et sachant Marc équipé et motivé, nous nous sommes munis d’une gruminette, sorte de guide permettant de scier les grumes en long à la tronçonneuse. La gruminette arrive le mercredi, Marc aussi s’en est fournit une, du même modèle, dommage, on aurait pu comparer ! Tant pis, on se les offre mutuellement !

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On y croit et on commence par un morceau de peuplier assez abordable. Le résultat est plutôt encourageant, pourtant on se rend rapidement compte qu’on ne va pas y arriver. Dans les bois plus denses, la tronçonneuse force, ça n’avance pas, la chaîne se désafûtte trop rapidement et l’essence disparaît tout aussi vite.
Pas de panique : plan C ! On recommande à la dernière minute ce qui manque de bois pour finir les embases. Nos rêves de circuit court et d’autonomie s’évaporent… Un jour c’est sûr on arrivera à scier sur le chantier.

> D’île en île

Un atelier de préfabrication est installé dans une des alcôves du Fort. Et pendant que certains s’amusent à découper et disposer les grumes dans un même plan de référence, d’autres préparent les portiques métalliques des pergolas. Les structures sont ensuite assemblées puis levées. Et nous retrouvons cette joie des chantiers collectifs, de ceux dans lesquels il faut porter et déplacer des choses lourdes et encombrantes…
Au fil des jours, les îlots prennent forme. L’équipe s’est étoffée pour l’occasion. Ici, on finit une terrasse, on discute un détail, là on propose une nouvelle forme. Certains s’attellent à la grande table-scène pendant que d’autres commencent à peindre les pergolas. Tout ça entrecoupé de grandes tablées de chantier, instants précieux au milieu du tumulte, où à tour de rôle chacun exprime ses talents de cuisinier.

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> Tropical alive

En parallèle, l’équipe de Marc s’active pour offrir les meilleures conditions de reprises et de croissance des plantes qu’ils ont choisi. Sachant que le chantier se déroule pendant une saison peu favorable au repiquage la palette de verdure sélectionnée comprend déjà quelques spécimens robustes, qui ont d’emblée un impact visuel fort. Et qui protègent dans le même temps les plantations les plus fragiles, qui s’épanouiront par la suite.
La saison n’en est pas moins chaude et sèche, même au Havre, et il faut un arrosage complet et régulier jusqu’à l’automne pour assurer une bonne reprise.
Les efforts ne sont pas vains : à peine quelques mois plus tard nous assistons à une explosion de verdure, chose peu imaginable quand on repense à l’état du sol avant leur intervention.

« Nous ne sommes pas des architectes de l’extérieur, nous sommes des planteurs et des semeurs d’espace. Nous savons donner les bonnes conditions de croissance aux plantes afin qu’elles transforment au fil des saisons les espaces que nous avons un jour investis. »atelier le balto

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EN QUÊTE DE SON


Un de nos objectifs était de créer des objets capables de produire du son tout en étant intégrés dans l’installation. Nos recherches dans les méandres du deep web et les quelques expérimentations effectuées dans notre atelier marseillais ont permis d’aboutir à la création de trois objets sonores : une grande table-xylophone, une sorte de gong plat, et un tubophone.

    A> Objets sonores

> La table xylophone

L’idée n’est pas de construire un instrument de musique mais un objet qui suscite la curiosité musicale. En se basant sur ce toc relativement commun de tapoter des rythmes avec les doigts sur le plateau d’une table, l’envie est venue de transformer la table en objet qui sonne. D’où cette grande table, identifiable comme telle, mais dont les lames sont capables de vibrer et délivrer une note lorsqu’on tape dessus. Et ça fait du bien.

Nous avons établi l’amplitude de notes qu’on pouvait atteindre, de la plus grave à la plus aiguë. Le principe étant d’avoir deux claviers face à face pour  garder une largeur de table constante. La variation de la longueur des lames en fonction de la hauteur des notes n’étant pas tout à fait linéaire, nous avons dû « tricher » un peu sur l’accordage des lames pour obtenir une ligne droite.

Pour ce faire, il faut creuser les lames suivant certaines proportions (voir le schéma ci dessus). Après un premier dégrossissage, on peut vérifier la note produite. Pour obtenir un son plus grave il suffit de creuser un peu plus la lame. Pour remonter vers un son plus aigu il faudra affiner les bouts de la lame, ce qui peut vite être limité. Mieux vaut donc y aller progressivement, et essayer de ne pas descendre trop bas.

Voici des vidéos qui expliquent tout ça et qui nous ont été d’une grande aide : ICI et .
Ainsi qu’un petit logiciel qui nous a permis d’accorder notre table : Free Music Instrument Tuner

Reste la question de la fixation. Comment laisser vibrer suffisamment les lames tout en assurant une solidité nécessaire à un mobilier urbain. Sur un xylophone classique ou un marimba, les lames sont suspendues, posées sur des câbles. Après plusieurs essais, nous avons obtenu le meilleur rapport entre une liberté de vibration et une relative solidité, simplement en laissant du jeu lors du vissage des lames, posées sur des rondelles d’étanchéité. Avec des vis à tête large pour empêcher l’arrachement. Voilà tout.
Les vis sont positionnée à la distance théorique de 22,4% de la longueur de la lame, pour laisser s’exprimer la fondamentale.

 

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> Les deux gongs.

« Avec des rectangles de métal juste suspendus tu peux faire de supers sons », nous avait suggéré Jean Pope. Nous avons  notamment été inspirés par les bell plate telles que celles-ci ou celles-là.
Dans une plaque d’aluminium brute de 1 mètre sur 2, nous avons pu faire deux cloches plates, les plus grandes possibles. Ce qui donne des objets assez massifs et des sons bas et envoûtants capables de résonner très longtemps.
Elles ont trouvé leur place suspendue au même portique que les balançoires. Peut-être que leurs vibrations auront une influence sur les bananiers, qui sait ?

 

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> Le tubophone.

Une autre façon de produire un son, plutôt ludique et répandue depuis l’avènement du blue man group, est de frapper sur l’embouchure d’un tube ouvert : un tubophone. D’autres diront  tongophone, car l’emploi de tongs comme ustensile de frappe fonctionne bien > Ici une référence qui balance.

Nous nous sommes donc essayés à l’exercice. Le notre, monté sur une cabane, est accessible de l’intérieur pour les plus petits et de l’extérieur pour les plus grands. Il peut aussi servir d’échelle pour se suspendre. Un peu moins convainquant niveau son que le xylo ou les gongs, d’autant qu’il n’est pas accordé, cela reste un moyen rustique très ludique pour jouer avec des sons. Et puis on peut toujours souffler ou crier dedans…

 

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    B> Enquête sonore

> Balade par Jeanne Robet

Le chantier est un lieu de mobilisation d’énergies créatrices autour duquel nous avons à cœur de créer des temps de convivialité, pour partager et prendre le temps de discuter, de réfléchir et de regarder ensemble ce qui est en train de se faire une fois les outils posés.
 C’est dans cet esprit que nous avons invité Jeanne Robet, réalisatrice sonore ayant notamment œuvré pour Arte Radio, à venir rencontrer le Fort et le quartier de Tourneville. Avec comme point de départ les derniers chantiers du Fort, elle nous emmène en voyage à la rencontre du quartier et bien plus.

Et c’est ainsi qu’un soir, après le chantier, nous avons posé les chignoles un peu plus tôt que d’habitude et invité ceux qui le souhaitaient à se joindre à nous pour inaugurer cette balade sonore. Constituant un troupeau d’humains silencieux mais tous radio-connectés, nous nous sommes laissés guider dans et autour du Fort par la voix de Jeanne et de ses complices.

La balade est refaisable à volonté en écoutant le podcast : départ devant la bergerie, ou depuis votre fauteuil préféré, en fermant les yeux.

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FINITION EN LUMIÈRE

Arrive l’heure des finitions : peinture, lumière, accroche des balançoires, pose des objets sonores… Une dernière ligne droite, et tout prend forme. Les plantations sont paillées et arrosées, le début d’une longue histoire. Après quelques prises de tête pour trouver les chemins de câbles souterrains, on tire une rallonge pour tester nos luminaires qui seront raccordés ultérieurement par la ville. Les installations sont testées dans la foulée : concours de balançoires, cours de xylophone. Le jour s’étire tard et la fête se prolonge à la lueur des grumes. Un apéro, des photos et en route pour de nouvelles aventures.

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Un grand merci à toute l’équipe du Fort ! et du CEM pour l’accueil, la confiance et l’accompagnement : David, Aubery, Sandrine, Jean Jean, Jean-Philippe… sans oublier Fazette et Antoine qui ont impulsé cela. Cimer à Marc et toute son équipe de planteurs fous, Elisa, Céline, J-B, Fabian. Merci aussi à Sébastien Billaux pour ses idées lumineuses, à Louise, Maxime et Michaël qui sont venus renforcer nos rangs, et enfin à Jeanne Robet qui s’est embarquée avec nous et nous a embarqué en retour.

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