En juin 2016 nous avons passé un mois intense à Caen pour construire la cité de chantier du projet grande halle à Colombelles. Un des derniers vestiges de la Société Métallurgique de Normandie qui va être réhabilité en tiers lieu dédié à l’économie circulaire, par les agences Construire et Encore Heureux, pour Normandie Aménagement qui est responsable, entre autre, de l’aménagement du Plateau (ancien site de la SMN).
La cité de chantier accueillera donc les ouvriers le temps du chantier, mais aussi la permanence architecturale et dès aujourd’hui le WIP, l’association de préfiguration de fonctionnement de la grande halle, et ses futurs usagers qui travaillent déjà dans le lieux.
Dans le but d’initier une démarche de réemploie qui se prolongera dans la réhabilitation de la grande halle, nous avons cherché à identifier localement des « gisements » et à mettre en œuvre la récupération de matériaux dans la construction de la cité. Ceci donna lieu, à partir d’une esquisse programmatique de base, à un projet mouvant au fil des dessins puis du chantier, s’adaptant aux ressources disponibles.

Remerciements

Nous tenons à remercier tous nos collaborateurs sur ce projet, notamment les bénévoles Pauline et Cyrielle pour leur engagement pugnace, Grand Ju pour sa bonne humeur et sa bienveillance constructive, les trois monégasques, Hadrien Basch pour avoir eu le courage de nous suivre à chaque instant du chantier avec sa caméra. Scénique assistance et notamment Sébastien Billaux, sans qui nous n’aurions jamais pu construire ce bâtiment et dont les connaissances et le savoir faire nous ont fait gagner un temps précieux. Art itinérant et son Marco international, pour sa sympathie et son humeur chaleureuse. Café sauvage pour leurs festins quotidiens de la fin de chantier, Cuisine fusion, l’équipe marseillaise de cuistots bricoleurs pour nous avoir régalé tout au long du chantier. Superterrain, nos chers amis graphistes, qui allient un sang froid professionnel avec une déconcertante décontraction. sans oublier nos deux « cheffes » Pauline Cescau et Ophélie Deyrolles, pour leur professionnalisme, leur confiance sans faille à notre égard, et pour leur envie de faire changer les choses dans le bon sens. Un Big up à la team Encore heureux pour le coup de main de dernière minute et notamment leur brigade du joint pompe. Et pour terminer une pensée à nos partenaires sur le chantier et notamment Olivier Breuil, pour sa caverne d’Ali Baba d’où une grande partie des matériaux récupérés provient.

 


La Halle Turbine d’ Hadrien Basch


Le contexte – La SMN, une histoire de famille

La Société Métallurgique de Normandie a été pendant près d’un siècle la plus grosse industrie Normande, employant jusqu’à 6000 personnes (1973) sur le plateau, usine paternalistes dotée de ses écoles ses équipements culturels et sportifs. Après plusieurs crises et rachats, l’usine est définitivement fermée en 1993, certaines installations sont démontées et vendues en Chine. la plupart des bâtiments sont détruits. Seuls vestiges restants, le réfrigérant et les anciens ateliers électriques, autrefois petite partie de l’usine, aujourd’hui « grande » halle trônant au cœur d’une friche de 160 hectares, territoire des motocross, des gitans et des artistes. En 1996 une SEM (aujourd’hui Normandie Aménagement) est créée entre autre pour gérer et aménager le plateau. Le site est progressivement « reconquis » par la zone d’activité Normandial à l’ouest, le campus effiscience au sud, le quartier Jean Jaures au nord…

Le projet Grande Halle

Porté par Normandie aménagement, le projet de rénovation de la Grande Halle a pour ambition de créer de nouveaux espaces de travail sur l’agglomération, contribuer au développement économique, social et à l’attractivité du territoire, et surtout de revaloriser cette partie du plateau et de le reconnecter au reste de la ville de Colombelles et de Caen. L’équipe Construire et Encore heureux a été missionnée pour assurer la maîtrise d’œuvre du projet de reconversion. Pour cela, ils ont décidé de mettre en place rapidement une permanence architecturale afin d’affiner le programme, d’identifier les acteurs locaux et les mobiliser dans le projet. Pour accueillir la suite de la permanence, l’équipe a proposé de construire une baraque de chantier augmentée, en amont du chantier , comme outil d’accueil, de médiation et d’expérimentation.

La cité de chantier

L’objectif de la baraque est de préfigurer, tout au long du chantier, ce que pourra être à terme la grande halle. Cet acte architectural doit permettre une impulsion de « permanence architecturale » pour la reconversion du site de la SMN et être en mesure d’accueillir des activités diverses mêlant publics et programmations hétéroclites.
La construction de la baraque, étape forte du projet,  se doit d’être cohérente avec les ambitions et l’identité de la Grande Halle et la volonté d’expérimenter de nouveaux modes de faire. Dans cette optique, Normandie Aménagement a lancé une consultation atypique de conception-réalisation, mettant l’accent sur l’utilisation de matériaux de réemploie ou recyclés,  et sur une démarche de chantier ouvert. La base étant là, avec une esquisse programmatique et la promesse d’une dizaine de containers maritimes tout droit du port du Havre. Nous y avons donc répondu en janvier en proposant plusieurs phases de rencontre, recherche et de construction.

Prospection et réemploi

Sur la base de l’esquisse programmatique proposée par EH, le dessin et les détails constructifs ont évolués en fonction des matériaux que nous avons réussi à trouver. Dans un premier temps, 2 résidences d’une semaine in situ, nous sommes venus rencontrer des acteurs locaux, associatifs, entreprises, institutions, afin d’établir des partenariats et de trouver des gisements de matériaux pour la mise en œuvre de la cité de chantier. Plusieurs solutions se sont offertes à nous.


1- Les chantiers de démolition

Travailler pour NA nous a ouvert les barrières de leurs chantiers, ceux en construction, les rénovations, mais aussi et surtout les démolitions. La question de la temporalité s’est posée d’emblée, notre temps étant très court. Avec les chefs de projet nous avons identifié les chantiers en cours dont les timings respectifs concordaient avec le nôtre. Ensuite, s’est posé la question de la valorisation de la prestation des entreprises, en charge de nous aider sur le terrain. Dans certains cas, une plus-value était alors chiffrée et négociée entre les différents acteurs. Pour d’autres, l’entreprise nous la simplement laissé nous servir (matériels électriques et plomberie) à condition de ne pas récupérer les produits qu’elle valorise par la suite (le cuivre essentiellement).

D’autres tentatives ont été menées sur des chantiers de la région (sans passer par NA), moins fructueuses. Le timing et les relations se jouent à très peu de choses. (« Vous seriez passés hier c’était bon mais là on a tout mis au fond de la benne, les verres sont cassés, il a plu dessus, c’est glissant, mais vous pouvez prendre ce que vous voulez. »). A force de recherche, nous avons par exemple réussis à récupérer des chutes de métal déployé provenant des faux plafonds de la BMVR (OMA), après avoir rencontré une stagiaire de l’agence. Celles-ci garnissent aujourd’hui les gardes corps des escaliers et de la mezzanine de la cité de chantier.


2- Au cas par cas

Grâce à des réseaux grand public comme le bon coin, ou par des réseaux plus informels, nous avons rencontré plusieurs particuliers, professionnels du bâtiment ou anciens brocanteurs. Une aubaine pour récupérer une fenêtre par ci, une porte par là, quelques rouleaux d’isolation, surplus de chantier. Par exemple, toutes les plaques de CP filmé, plaques de coffrages béton, qui font office de sol pour la nef centrale, ont été vendues par une entreprise de maçonnerie après quelques décoffrages.


3- Les associations spécialisées

Grâce à l’ARPE (Agence Régionale pour la Promotion de l’Eco-construction en Basse Normandie), nous avons fait la rencontre de l’association « Les bouchons du cœur ». À la retraite, récolteur professionnel de bouchons en liège dans la région, M. Delagneau, s’occupe, lorsque son containers est plein à craquer, de la revente de ceux ci à des entreprises qui les retraitent. Les bénéfices sont attribués à des aides aux handicapés. Nous avons profité de leur magnifique travail pour acheter une petite dizaine de mètres cubes de bouchons  afin d’isoler les planchers de la nef centrale. Et qui sait, quand la baraque sera démontée, les bouchons pourront repartir dans la boucle et être revendus une deuxième fois. Double pactol pour l’asso !

A proximité du chantier se trouve l’atelier de Art Itinérant. Marco et ses compagnons font tourner cette association dont une grosse partie de l’activité est la construction de mobilier à base de bois de palette bien désossées et rabotées. Ils ont élaboré pour l’occasion un modèle de chaise et de banc empilables dont une vingtaine de chaque meublent aujourd’hui la baraque.


4- Chez Breuil, ferrailleur coup de cœur

La plus importante découverte, qui a fortement modelé le projet et nous a sauvé la mise plusieurs fois pendant le chantier : les établissements Breuil. Un ferrailleur qui au lieu de tout broyer garde les pièces intéressantes et les revends au poids, une sorte de brocante métal. On y a d’abord dégoté une charpente de chapiteau qui collait parfaitement bien avec le projet et a transformé le profil de la baraque, en faisant un gros clin d’œil à la grande halle.
On y a aussi trouvé le bac acier qui a servi de sous face à la toiture, des plaques de porte métalliques (neuves mais qui avaient été refusées pour la teinte sur un chantier) qui ont servi de matériaux de couverture cintrable, quelques portes et fenêtres et un grand évier inox.


5- Scénique assistance, Géo Trouvetou local

A proximité de notre site, se trouve l’entreprise Scénique assistance. Difficile de la définir en un mot : électricité, scénographie, sécurité sur chantier, construction événementielle… Son patron, Sébastien, a aussi de l’expérience dans d’autres domaines, dont la construction en containers. Bref un voisin intéressant et intéressé par le projet et notre façon de faire (il avait flashé sur les vidéos du jt des jo d’Anderlecht avec Max en présentateur décomplexé).
Notre ami Seb nous a donc bien conseillé dès notre arrivée, aidé pour la récupération de matos élec, a fait fonctionner son réseau pour nous sortir du bon matos, mis à disposition son matériel, poste à souder, échafaudage, lignes de vie et harnais…. Au final nous l’avons missionné pour qu’il établisse la notice de sécurité, gère les raccordements des réseaux et surtout pour qu’il s’occupe de l’installation électrique du bâtiment… À la base, nous devions poser l’élec avec lui, sous son contrôle, pour se former en faisant, mais le planning de chantier en a décidé autrement…

L’esquisse mouvante

La principale contrainte mais aussi le premier challenge de ce projet complexe. Nous connaissions les grandes lignes : un programme bien définie, des surfaces demandées, des containers pour la structure. Ensuite tout restait à définir. L’intérêt de faire appel à un collectif et non à une entreprise classique réside peut être dans cette flexibilité de la démarche constructive.
À la fin de notre première résidence in situ, nous avons trouvé la future charpente métallique. Dès lors, la forme globale du projet était connue. Pendant le chantier d’un mois, les questions portaient surtout autour des matériaux de couverture, de façades, d’isolation, des ouvertures et des finitions. Nous nous sommes assurés d’une base de matériaux neufs pour structurer le projet : du douglas pour l’ossature et les doublages (merci à la scierie Herroult bois et débit, sympas et réactifs), des panneaux d’OSB pour les sols et doublages des containers, du polycarbonate pour les parties de façades non vitrées, et aussi de l’isolant (on a mis de la laine de verre, plus jamais ça).

Le WIP

Depuis septembre 2016, l’association Le WIP a officiellement pris ses fonctions à la Cité de chantier pour gérer et animer cet espace. L’équipe y propose donc une série d’évènements et y accueille ses premiers résidents, graphistes, designers, développeurs web, photographes,… qui y ont élu domicile. (voir leur facebook). « Le WIP veut combiner économie circulaire, pratiques artistiques et expérimentation pour participer au développement d’un territoire au plus près des besoins et des attentes de ceux qui y habitent, y travaillent, l’investissent. » Pour info, le lieu est ouvert du lundi au vendredi, de 10h à 17h…

La chronique de chantier


1/ La structure

Premier jour de chantier nous avons implanté les fondations et calé les niveaux. Dès le lendemain une dizaine de containers arrivent un par un (au total 4 vingt pieds et 3 quarante pieds soit 10 EVP équivalent vingt pieds). Venant tout droit du Havre, achetés en dernier voyage, ils sont disposés « au millimètre » à la grue, lors d’une belle matinée ensoleillée. Ils matérialisent rapidement l’enceinte du lieu, son volume, sa structure.

 


2/ Le plancher de la nef centrale

Posé sur des dallettes en béton, le plancher est composé d’un système de solive/caisson, qui accueille l’isolant : un mélange de bouchons en liège avec un complément de copeaux provenant de la scierie pour combler les interstices. Drôle d’idée de finir le plancher avant la toiture, mais il nous sera utile pour lever la charpente et être « hors boue ». Le temps est changeant à la fin de cette première semaine de chantier, heureusement nous passons à travers les goutes et la fermeture des caissons se fait au sec.

 


3/ La charpente

Après le beau temps, c’est la pluie, la boue et le fameux crachin de juin, qui nous ont accompagnés pour la pose de la charpente. C’est une ancienne structure métallique de chapiteau récupérée chez Breuil que nous avons périlleusement levée à l’aide d’une tour d’échafaudage et d’un palan. Les 8 fermes ont été boulonnées aux containers puis reliées entre elles par des croix de contreventements en douglas.

 


4/ La couverture

Réalisée par 6 mètres de hauteur, la toiture est composée d’une sous face en bac acier (récupéré chez Breuil), d’isolation en laine de verre, surplus de chantier, d’un pare vapeur et d’une couverture en tôle fine rouge, spécialement conçue pour l’extérieur et toujours récupéré chez notre ami Breuil.
Les ailettes ont été couvertes avec du bac acier provenant du chantier de démolition de la miroiterie générale à Ifs (chantier NA).

 


5/ Les « petites » façades

Derrières les portes des containers, conservées comme volets, les façades des bureaux sont composées avec des fenêtres trouvées dans les stocks d’un ancien brocanteur (via leboncoin). Chaque structure est unique et réalisée sur mesure par un binôme de choc. Des plaques de polycarbonate d’épaisseur 30 mm viennent compléter les vides laissés entre les baies. Elles garantissent une certaine efficacité thermique, laissent passer la lumière normande, se découpent et se posent rapidement.

 


6/ Les pignons fixes

Un autre binôme, de choc également, a pris en charge la réalisation des deux pignons Est et Ouest. Le travail en hauteur a considérablement revu à la hausse nos estimations optimistes du temps de travail. Heureusement une armée au sol les assistaient, pré-fabricant les poteaux et poutres, donnant lieu à de beaux instants de manutention collective, pour le levé de ces dernières notamment.
Les deux façades sont réalisées en ossature bois et parées de polycarbonate, opalescent aux étages et translucide au rez de chaussée. Chacune est agrémentée d’une grande baie vitrée, double baie fixe, récupérée chez un menuisier et d’une porte de secours métallique récupérée via ce même menuiser au stade Malherbe de Caen, en rénovation. Elles offrent ainsi une large vue d’un côté sur la grande halle et de l’autre sur le réfrigérant.

 


7/ Le travail graphique

Super Terrain a décidé d’utiliser les restes de découpe des containers pour réaliser le lettrage, visible de loin, représentatif du bâtiment. Parallèlement, leurs recherches sur le contexte et l’histoire de la SMN, leur a permis de développer tout un travail graphique à l’intérieur comme à l’extérieur, servant notamment pour la signalétique du lieu. Comme un symbole, une vieille enseigne lumineuse achetée à Deauville sur leboncoin illumine l’espace de la nef centrale. La halle turbine.

 


8/ Les espaces intérieurs

C’est le rush de la fin de chantier, on doit finir les espaces intérieurs alors que le bâtiment ne ferme pas encore. En premier lieux deux escaliers et une grande mezzanine qui distribuent les espaces de l’étage et encadrent l’espace de la nef ont été montés. Les gardes corps sont garnis avec de la tôle déployée qu’on a réussi a récupérer des chutes du chantier de la médiathèque de Caen, réalisée par l’OMA. Puis il faut se décider à arrêter d’utiliser les containers comme lieux de stockage et enfin découper les portes intérieures, quelques percements supplémentaires pour donner des vues vers le réfrigérant et aussi quelques baies donnant à l’intérieur de la nef. Les faces des containers donnant sur l’extérieur sont isolées et doublées de panneaux OSB. C’est la course pour trouver les dernières portes, adapter les serrures, un peu de plomberie… tout finir en même temps.

 


9/ Les mobiliers

Art itinérant nous a livré comme convenu 2 jours avant la fin du chantier et du vernissage les 20 bancs et 20 chaises. Empilables, ces mobiliers ont été construits avec du bois de palette raboté. Ils sont donc très légers et permettent de varier les configurations dans la nef centrale et les bureaux.

 


10/ Le finish

 


11/ Les capsules vidéos

 


12/ Bonus

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