En septembre 2017, dans le cadre du festival Impressions d’architecture, nous sommes invités à passer trois semaines au cœur de la Lorraine pour travailler avec les habitants de Val de Briey, nouvelle commune réunissant Briey, Mance et Mancieulles, communes aux typologies différentes mais complémentaires, cité administrative, bourg de campagne, et ancienne cité minière. C’est donc autour du vallon où sillonne le Woigot, rivière reliant ces trois bourgades, qu’avec une poignée d’habitants nous réalisons quelques structures ainsi qu’un film court, accompagnés pour l’occasion de Pierre Lambert, Pola Noury et Arthur Dagallier. Une incitation à la rencontre de son territoire comme de ses voisins.

“La cité radieuse du Corbusier trône au dessus de la forêt de la vallée du Woigot et de la plaine agricole qui l’entoure. Du nuage de fumée lointain, on devine la présence active d’une centrale nucléaire. Les éoliennes, le silo à grain, les anciennes usines sont autant de marqueurs d’un paysage métamorphosé par l’ère industrielle du XXème siècle, ils forment les figures tutélaires et mythogéniques de ce grand paysage.”


Aux confins de la vallée, le Woigot nous livre sa petite histoire de la Lorraine et de son paysage. Malgré des allures de petit ruisseau aux courbes parfaites, sa forme actuelle est née de la main de l’Homme. Au 19e et 20e siècles, vivant au rythme des pompes des mines de fer qui y rejetaient leurs eaux sales, le Woigot servait les intérêts industriels de la région . Il a fallu attendre les années 2010, pour que des travaux importants lui donne une reproduction naturalisée de lui-même et de ses ondulations, au charme bucolique, empreint de romantisme pour les pêcheurs et les promeneurs du coin.

1. Du réel à la fiction :
Approche mythogénique de la construction et du film

Les cabanes

La première semaine est dédiée aux ateliers de co-conception autour du film et des cabanes, les deux semaines suivantes à la réalisation et à la construction.
L’emplacement des installations a été choisi en amont lors d’une balade avec les habitants, animée par Romain Zattarin, chargé de projets culturels à la mairie de Val-de-Briey, au cours de laquelle bocage et figures tutélaires étaient invoqués. Notre projet s’inscrit dans une démarche à plus long terme des “grandes lignes du paysage” qui, à l’instar du Woigot, tissent des liens entre les trois communes.
Dès la deuxième semaine, accompagnés par une troupe de bénévoles acharnés, pour la plupart retraités, nous plantons les premiers piquets. Répondant à quelques lignes directrices décidées collectivement, les installations sont réellement pensées au moment de la construction, afin de laisser une place importante à l’improvisation. Les habitants deviennent concepteurs et bricoleurs, ils prennent part aux décisions et construisent les structures.
Les règles de constructions sont relativement simples et appropriables rapidement. Le bois et la tôle sont les uniques matériaux de construction. La cabane, la passerelle, le belvédère, l’observatoire se répondent dans le paysage entre Woigot et voie verte.

 

Le film : imaginer un outil convivial et reappropriable

Après une première visite, cet espace naturel en fond de vallon mêlé à un passé post-industriel nous évoque un imaginaire de pionnier, de conquête et de rencontre. Le contexte géopolitique n’y est pas pour rien : le rassemblement des trois communes de Val-de-briey a des airs de western, d’un univers pionnier à la rencontre de l’autre. Lors des premiers ateliers avec les habitants, nous partageons cet imaginaire, quelque peu décalé, un semblant naïf. A la suite de cela, nous préparons une campagne de tractage qui annonce la couleur : un remake de conquête du Far-West mêlé d’or et d’argent.

“Des gisements d’or découverts il y a plusieurs décennies ont donné naissance à des villes d’exploitants et en ont fait leur richesse. Mais très vite la monotonie s’installe dans ces bourgades esseulées. Mance et Briey décident d’un commun accord de mener une nouvelle conquête, non pas celle de l’Ouest, mais celle de l’autre. Ici la véritable histoire de Val de Briey.”

Tract déposé dans les boîtes aux lettres –  Sitting Bull et Buffalo Bill – Pont de Dale creek – La ruée vers l’or avec Chaplin – Dessins réalisés par Pola Noury – La ruée vers l’autre.

Nous récoltons les histoires locales, des histoires vécues, des bribes de souvenirs, nous élaborons ensemble des morceaux de scénarios. Nous tissons des liens entre ces modestes constructions au bord de la rivière que nous allons réaliser et les figures tutélaires du grand paysage : éoliennes, centrale nucléaire, silo à grain, unité d’habitation du Corbusier, qui contribuent à l’univers que nous voulons mettre en avant. Un jeu de poupées russes, un floutage entre réalité et fiction : nous sommes là pour construire mais nous construisons pour les besoins de la fiction. Le film La ruée vers l’autre est une histoire construite par les habitants, dans cet univers sauvage des rives du Woigot, avec pour toile de fond des bonhommes verts en chantier au milieu des totems du paysage. 

Voici le fruit de cette rencontre :

2. De la fiction au réel :
incarnation des figures tutélaires

Le travail de Pola architecte/illustratrice fait le pont entre fiction, réalité et grand paysage : entre le monde du film, et celui des constructeurs. Elle dessine notre quotidien : les temps de réunions, des repas, des bribes de chantier. Ses dessins s’immiscent dans les constructions, et deviennent les effets spéciaux du film.
Elle imagine les costumes, réalisés au cours de l’atelier shibori, qui réunit couture et confection de vêtements, en utilisant une technique traditionnelle japonaise de teinture de tissu. A cette occasion, la salle polyvalente est transformée en atelier de confection. Dans cette même salle, qui est notre base de vie quotidienne, Marie-France nous apporte des tartes aux quetsches, spécialité du coin, qui satisfait les gourmands !

Nous finissons les constructions à la lueur des frontales. Les dernières images sont tournées, les habitants acteurs du film revêtent leurs costumes qui incarnent les esprits des lieux. Les constructions se parent de la même teinture bleue, d’étranges signes apparaissent pour éveiller la curiosité du joggeur. Personne ne sait exactement ce qu’il se passe, mais chacun s’affaire de son côté. Bientôt les constructions seront finies et le tournage du film aussi.

 

© Dessins : Pola Noury – Photos : Pierre Lambert

3. Retour sur les lieux : Journal Bitume #2

Au bord du Woigot


En février dernier, nous retournons visiter notre escouade briotine qui nous attend de pied ferme à la salle polyvalente de Mance, impatiente de voir le film et de trinquer entre amis ! Cette fois nous sommes sur place pour confectionner un objet papier : le deuxième numéro de notre collection de Fanzine, fraichement baptisé « Journal Bitume – des regards dans l’action ». Ce cahier donne la parole à des actions concrètes et situées.
C’est au détour d’ateliers d’écriture et d’illustrations que nous parlerons de construction et de cinéma, point de départ de ce numéro qui interroge plus largement les enjeux des relations entre cinéma et construction dans le paysage rural. Grace à la contribution de nombreux amis du réseau Hyperville, l’expérience locale est mise en perspective à travers une composition de récits bucoliques et analytiques qui nous emmènent à Venise, Saint-Étienne, Poitiers ou Marseille !

Temps 1 : collecte de paroles et dessins

En janvier nous partons avec quelques membres de l’équipe mener des ateliers d’écriture. L’objectif est de composer avec les habitants des imaginaires liés au chantier et au film réalisés quelques mois plus tôt, au paysage qui les entourent et aux histoires qu’il évoque. Nous confectionnons au passage un dessin géant dans lequel la patte de chacun trouvera sa place. Les formats sont volontairement libres afin d’intégrer la diversité des envies. Nous y retrouvons une fiction d’anticipation sous la forme d’un compte rendu de réunion municipale de Maxime Gonzales, l’histoire de la chimère du Woigot écrite par Régine et le secret de la recette du poulet à la mirabelle, une spécialité du coin.

Temps 2 : façonnage et diffusion

Un mois plus tard, nous retournons sur place en compagnie de Nicolas Pasquereau, le graphiste en charge de ce second opus. La maquette graphique est quasiment terminée, il ne reste plus qu’à inclure les derniers détails, veiller à ce que rien ne manque. Le mercredi après-midi, c’est Nicolas qui guide avec brio un atelier de sérigraphie : les habitants réalisent le poster central du journal qui est en train, au même moment, de sortir des imprimantes de la mairie.

Le timing est serré, il ne reste plus que quelques heures avant la distribution du journal, que des petites mains façonnent expressément. A 20h, une petite foule attend devant la salle pour la projection du film la Ruée vers l’autre, en avant première et en présence des réalisateurs. La soirée est belle, les spectateurs, pour certains acteurs semblent ravis. L’heure du retour arrive avec déjà l’envie de revenir, de se retrouver au plus vite sur les rives du Woigot.

C’est aussi le moment de remercier les habitants que nous avons rencontrés durant ces deux opus : Régine, Claude, Marie-France, Roger, Flavie, Mélissa, Maxime, Daniel, Jacqueline, Jean-François, Florence, Théo, Danielle et celles et ceux que l’on oublie peut-être.
Merci à la confiance et à l’attention de Romain Zattarin et à son équipe municipale.
À notre équipe tout terrain : Arthur Dagallier, Pola Noury et Pierre Lambert.
À Edith qui a mené avec brio les ateliers d’écriture pour le Journal Bitume Au bord du Woigot et à Nicolas Pasquereau.

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