Après avoir contribué à réouvrir le site dédié à l’expérimentation constructive (festival Bauistella) avec la construction d’une passerelle et de plateformes flottantes, puis après avoir appris les rudiments du colombage en venant remonter une grange avec ses anciens charpentiers, l’Écomusée d’Alsace nous a missionné pour imaginer et réaliser un belvédère à partir d’un colombage provenant d’une maison de la commune d’Oberhausbergen (67).
L’objectif a été double. Nous devions : d’une part, proposer une nouvelle écriture formelle à partir d’un ancien colombage non remontable en l’état ; d’autre part, créer un signal dans le musée, à la fois panorama de l’agriculture et appel vers le site du Bauistella accueillant depuis peu de nouvelles constructions.
Les bois du colombage ont été triés, sélectionnés puis retravaillés, pour constituer un volume perché sur une structure composée de quatre troncs d’acacias (robinier) provenant du site même de l’Écomusée. Une ossature secondaire, en douglas des Vosges, est venue rigidifier l’ensemble en proposant un premier balcon en bout d’une passerelle ainsi qu’un grand escalier d’accès au belvédère.
Comme lors de nos précédentes résidences, le but était aussi de partager l’expérience du chantier avec des anciens et des nouveaux : pour l’occasion, une belle équipe de bénévoles est venue prêter main forte et partager avec nous ces moments forts.

1/ colombage – matière première

Quand l’Écomusée nous invite à remonter un colombage en 2016, c’est déjà dans l’idée de nous confier un nouveau chantier. L’occasion de nous former, tout en appréhendant le matériaux et se projetant. Un premier temps qui nous permet aussi d’inventorier, car le bois qui nous est destiné est déjà dans les réserves du musée. Un don de la ville d’Oberhausbergen : une ancienne maison de journalier démontée depuis 2006. Celle ci n’a que peu d’intérêt vis à vis du panel déjà exposé à l’écomusée, et son état ne permettait pas de la remonter telle quelle. La question qui nous est proposée alors est de ré-employer cette matière « avec notre écriture », et donc d’y apporter une touche « contemporaine ». Ce qui nécessite de savoir de quoi on dispose.

Chantier de remontage de Sundhoffen, station introductive du théâtre de l’agriculture, pendant une semaine avec une quinzaine de bénévoles venus pour l’occasion, des bénévoles de l’écomusée, le collectif etc, le tout sous la houlette de Guy Macchi –  septembre 2016

Nous n’avons de trace qu’une photo de mauvaise qualité. Pas de plan de démontage non plus mais chaque pièce a été préalablement numérotée, nous permettant aisément de reconstituer des pans de murs. Avec quelques éclairages de Guy, nous comprenons mieux les logiques. Un vrai puzzle grandeur nature, mais surtout un travail de relevé, de nettoyage et de diagnostic des bois.

2/ prendre de la hauteur

Le parcours agricole commence à la grange-étable de Sundhoffen : il traverse les époques et les cultures pour reboucler à proximité de la “gare” et du plan d’eau, où nous avions installé un bac en 2015. En léger surplomb, avec une vue potentielle sur l’ensemble de l’itinéraire parcouru. Le but est d’y offrir une “lecture synthétique du Théâtre d’Agriculture”. Le belvédère devient par la même occasion un signal visible de loin qui articule le parcours, soit vers un rebouclage / sortie, soit vers le site du Bauistella. Il fait donc l’articulation entre le traditionnel et la recherche, la réinterprétation, la réappropriation de l’essence du vernaculaire réinjectée dans le monde actuel, voire projetée dans le futur.

Entre deux levées de poutre du chantier de Sundhoffen, nous avons emprunté la tour d’échafaudage pour tester in situ  l’implantation du belvédère, de vérifier sa visibilité et ses vues potentielles.


Nous voulons monter 4m plus haut que le talus. Cependant il y a peu de place là haut, au bord du chemin. Mais surtout, les anciens de l’écomusée sont formels, le sol est constitué de remblais datant de l’époque où ils ont creusé le canal de dérivation de la Thur pour “re-naturaliser” l’ancien site minier. Hors de question de fonder le belvédère là dedans, il faut repartir d’en bas.


3/ dessine moi un belvédère

En parallèle de l’inventaire des bois de Oberhausbergen, plusieurs esquisses exploratoires ont été réalisées et ont servi de support de dialogue avec les membres de l’écomusée pour définir les intentions et ambitions architecturales du projet de belvédère. Des premiers croquis jusqu’au chantier, il se sera écoulé un peu moins d’un an, avec beaucoup d’aller-retours et de mises au point collectives. Au delà des questions de design, on appréhende un peu le volume et la hauteur. «Vous êtes sûr qu’on va pas se mettre dans le rouge ? Version light ou full dolby surround ? Non franchement ça passe ! »

Assez rapidement, l’envie naît de travailler avec des fûts bruts provenant de la forêt de l’Écomusée. Poussés par l’énergie débordante de François et séduits par l’idée de travailler avec de l’ultra local, nous adoptons l’idée d’intégrer des troncs d’acacias (robiniers) dans la construction.
François nous rappelle en février, la lune va bientôt être bonne. Nous précisons nos besoins en terme de quantité et dimension. Il va sélectionner les arbres qui feront l’affaire. Et voilà le travail, avec ses acolytes bénévoles de l’Écomusée, adeptes de la tronçonneuse et du débardage, il nous met de côté  quelques beaux morceaux.

Au final nous décidons de travailler avec quatre bois différents.
> les bois de colombage anciens pour l’ossature de notre cabane.
> des grumes d’acacia qui la porteront.
> du douglas des Vosges, pour l’ossature secondaire intégrant les accès (passerelle et escalier).
> du bois brûlé (du douglas également) pour le bardage, offrant une meilleure résistance aux intempéries et forçant le contraste entre le volume de la cabane et l’ossature.

4/ le chantier : 2 salles 2 ambiances.

Deux chantiers ont eu lieu en parallèle : d’un côté, une équipe implantait et érigeait la structure porteuse ; de l’autre, sous la nef, sur le plancher de trace, une autre préfabriquait au sol la maisonnette destinée à y être perchée.

A/ Reprise des colombages

En définitive, l’intérêt du colombage dans son réemploi réside dans sa grande modularité et sa malléabilité. On n’est pas obligé de réutiliser tel quel. Les sections étant généreuses, il est aisé d’en retailler un morceau, ajuster un tenon, refaire un mortaise. Pratique courante. On observe souvent sur les poutres plusieurs générations de mortaises, signe qu’elles n’en sont pas à leur première maison. Le réemploi de colombage ne date pas d’aujourd’hui, il fait même parti du processus “naturel” de vie des maisons traditionnelles.

B/ Préfabrication au sol

Un autre avantage majeur de la construction à pan de bois, que l’on a bien pu mettre à l’épreuve, est son aspect démontable, thème du Bauistella de cette année. D’autant plus intéressant lorsqu’il s’agit de construire en hauteur. Comme cela peut se faire pour des refuges de montagne, et comme cela se fait par pan pour les colombages alsaciens, nous avons fait un montage intégral à blanc, au sol, de la cabane destinée à être remontée en haut de la structure.
Au delà de l’ossature, les panneaux de bardage, les cadres des ouvertures, les portiques de charpente, les “nappes de liteaux” sont préparés sous la nef.
Cette méthode nous a permis de mettre au point quelques détails et de prototyper le système de couverture. Nous avons aussi pu tester le rythme du bardage à claire voie, pour garder depuis l’extérieur une lecture des colombages par semi-transparence tout en ayant, depuis l’intérieur, une vision à 360° du paysage.

C/ Levage et montage de la structure

Pendant ce temps là, sur le site, on implante, on fonde, on platine, on lève les troncs, et ce n’est pas un mince affaire. Les fondations (pieux vissés) ont du mal à descendre assez profond, malgré l’équipement de l’entreprise. On tombe sur un os. Ensuite on se creuse la tête pour savoir comment procéder pour le levage. Les platines sont arrivées à temps (merci la famille). On prépare leur assemblage avec les troncs. Avec la précieuse assistance d’Adrien et François, à coup de tractopelle, de tracteur, de palans et d’huile de coude, les troncs retrouvent petit à petit leur verticalité. C’est un bel effort mais c’est éprouvant. C’est promis, la prochaine fois, on se loue une grue.

Une fois cette épine tirée du pied, on peut “commencer à travailler”, c’est à dire attaquer l’ossature. D’abord on règle les niveaux, puis on balance le premier plan horizontal, la passerelle qui sert de premier balcon sur les champs. Puis on monte petit à petit, marche par marche, travée par travée. À chaque fois, on a l’impression qu’on approche de la fin. Mais  tout prend plus de temps avec la hauteur. Et quand on finit enfin la structure du plancher, nos deux semaines de chantier  initialement prévues sont terminées. On va devoir jouer les prolongations. Mais avant de commencer à remonter le colombage une vraie pause s’impose.

D/ Remontage en altitude

Hoplà c’est reparti yo ! Après une bonne choucroute, une bonne grasse matinée, on rassemble nos esprits et nos troupes, réservistes inclus, pour le moment tant attendu. La convergence de tous les efforts précédents, le remontage de la cabane en haut du belvédère !
Le colombage se ré-assemble relativement vite. Une fois la structure ajustée, on verrouille en chevillant les assemblages. En amont, une équipe a préparé des chevilles dans l’atelier du charron, un sympathique exercice de marteau consistant à faire passer une pièce de chêne dans un emporte pièce de plus en plus petit jusqu’à obtenir le diamètre souhaité.

Le travail de préparation au sol prend tout son sens. Les pannes sont posées puis les panneaux de toiture hissés. Pendant qu’on couvre, les panneaux de façade sont levés au palan et s’assemblent rapidement. En quelques jours seulement le belvédère se termine. En parallèle, on peaufine la stabilité en révisant notre plan de contreventement. Et, petit clin d’œil à notre expérience du printemps au Havre, nous employons de l’ursus (grillage à mouton) pour finir les gardes corps de l’escalier et de la passerelle.

 

Le matin du dernier jour on enlève le papier cadeau : l’entreprise vient démonter l’échafaudage de bonne heure. Dernières vis, derniers chameaux. Le soleil est au rendez vous, on souffle un peu, on est fatigués mais contents.

Merci merci merci.

Un grand merci à tous ceux qui nous ont aidé, pour la belle ambiance sur le chantier et en dehors.
Merci Charlotte, Manon, Louise qui ont transformé l’essai du Havre. Merci Kim qui a fait le pont entre les deux chantiers colombage, et une belle série de photos. Merci Mathilde. Merci Claire. Merci Samia. Merci Anne-Lise. Merci William et merci Arthur.
Merci à Adrien ,François, Bastien, Eric, Christophe, Pierrot, Guy, Jean-Marie et tous les autres de l’écomusée.
Merci Vincent pour les platines. Merci Nicolas et Clément pour nous avoir rassuré quand il le fallait.
Merci Quentin. Merci Gus, merci Agathe pour le combo tartare tiramisu salvateur.
Clin d’œil à Akpé et les autres du Bauistella qui travaillaient à côté.

collaborations :
Bureau d’étude : Nicolas DIDIER, Clément CARRIERE
Platines métalliques : Actimétaux
Fondations : Krinner
Echafaudages : TechnicEchaf
Scierie : Phan

Et pour finir, petit cadeau bonus : les photographies prises par Kim.

One Comment

  • Leroy Denis dit :

    Très beau projet qui a pour qualité et ambition de donner une vision sur la partie agricole et nature de l’Ecomusée.Un seul bémol récemment donné par la commission de sécurité (venue en novembre 2019), la construction pose un problème de stabilité puisque peut se vriller sur elle même par manque de “contreventement” ce qui va obliger l’équipe technique de l’Ecomusée de le fermer le temps de travaux complémentaires.
    Voilà de quoi réfléchir à comment améliorer la chose !

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