En 2015, l’équipe de Développement Local de La Chapelle (Ville de Paris) fait appel à Point de Rassemblement pour une mission d’aménagement du dénommé «rond-point». Ce carrefour circulaire très traversant, passage principal des piétons du quartier et sas d’entrée vers le centre de Paris pour les voitures déboulant du périphérique, est en effet peu qualifié et en état d’abandon manifeste. Le Collectif Etc s’engage alors dans l’équipe pour penser et accompagner les différentes phases du projet, et assurer notamment la coordination des chantiers.

L’enjeu global est d’accompagner les habitants et acteurs du quartier vers l’émergence d’une proposition construite. Le projet s’est déroulé en trois temps répartis sur deux ans, qui ont mêlé une multitude d’acteurs et d’enjeux. À l’heure où ces aménagements risquent d’être démontés par la Ville, nous revenons en détails sur les étapes de ce processus incrémental et complexe, ayant vu ces intentions multiples prendre forme.

ÉPISODE 1 – AVRIL 2015 – LES COLONNES MORRIS


En avril 2015, nous ne connaissons que très peu le terrain. Pour découvrir le potentiel de cet espace urbain boisé, nous proposons de fabriquer deux grandes colonnes d’affichage en bois. Leur construction est le prétexte d’un premier temps de rencontre des voisins et des équipes locales. Nous y adossons des éléments de mobilier urbain, à partir desquels Point de Rassemblement organise des ateliers pour définir les attentes autour de cet espace.

Des partenariats commencent à se tisser. À plusieurs, on imagine la place, on projette de greffer de nouveaux usages aux colonnes : jardinières, toboggan. Mais on reçoit aussi les premières plaintes des voisins, dérangés par des groupes nocturnes bruyants occupant ce nouvel espace.

Nous réalisons pas à pas que ce délaissé n’est pas encore considéré comme un espace public, et que sur place, personne ne s’y attend vraiment. Ici, pas de groupe d’habitants comme locomotive du projet. La Mairie peine à se positionner sur le projet, sur le statut de ce que l’on projette de fabriquer, ses responsabilités juridiques, et l’épineuse question de l’entretien. Nous décidons alors de nous mettre en mouvement, et à plusieurs, pour faire avancer les choses.

ÉPISODE 2 – OCTOBRE 2015 – L’ÉCHANTILLON

Nous décidons d’élargir le groupe de travail et invitons des amis aux compétences complémentaires, pour un temps de conception collective sur place aboutissant à la fabrication d’un «échantillon d’aménagement». L’objectif est à la fois d’imaginer un plan global et de fabriquer un prototype de mobilier, pour pouvoir entrer en dialogue concret avec les différents services de la Ville. Pendant une semaine, nous réfléchissons et œuvrons tous ensemble sur place, dans un bouillonnement interdisciplinaire avec les habitants curieux qui se prêteront aux jeux.

Ouvrir mieux les yeux avec Bim
Cela fait plusieurs fois que nous travaillons avec les performeurs urbains du Collectif Bim. Ils nous ont accompagnés pendant des chantiers, ou ont inauguré leur livraison lors d’une représentation. Cette fois-ci, nous souhaitons collaborer en amont, au moment où rien n’est encore dessiné, où tout est encore possible. Ils nous font découvrir la façon dont ils appréhendent un espace. Nous nous laissons prendre par leurs jeux, imaginant des usages, surprenant les passants, dansant ou nous roulant par terre. Les yeux s’ouvrent petit à petit sur ce grand terrain ombragé.

(Se) raconter des choses avec Fabrication Maison
Pour la première fois, nous collaborons avec l’équipe de graphistes de Fabrication Maison. À partir de toutes les informations autour du projet, ils confectionnent un journal à coller sur les colonnes, et organisent des ateliers ouverts autour de l’identité de cette «espace de place». «Et vous, comment appelez-vous ce lieu ?», «Sinon, comment pourrait-on l’appeler ?» Des logiques visuelles commencent à apparaître.

Suivre et dessiner les traces
Dès nos premières foulées sur ce faux rond-point, nous remarquons une variété de végétation spontanée, qui pousse là où les gens ne passent pas. En creux, elle dessine des parcours et des raccourcis. Elle souligne avec ironie certaines absurdités dans le dessin fonctionnel de la ville. Nous décidons que ces lignes seront celles du projet, qu’elles structureront l’espace que nous allons dessiner. A l’aide d’une traceuse à plâtre généralement utilisée pour les terrains de foot, nous marquons la limite entre le végétal et l’activité humaine.

Sculpter avec les bûcherons de la Ville
Un jour, nous avons eu vent d’une expérience dans le Bois de Vincennes. Les bûcherons des Services de la Ville réalisaient du mobilier urbain. Voulant en savoir plus, nous avons eu la chance de pouvoir entamer un partenariat avec une équipe du service de l’Arbre de la Division Nord. Un matin, elle nous dépose deux grumes sur le rond-point, et nous testons directement ensemble des manières de couper, trancher, sculpter le bois pour un futur mobilier.

Glaner les plantes indigènes avec Bivouac
Nous travaillons aussi avec les jardiniers paysagistes de l’Atelier Bivouac, qui nous aident dans ce type de projets très paysagers. Avec eux, nous faisons évoluer les intentions vers un dessin plus juste. Après une brève exploration, la grande friche Chapelle-Charbon toute proche devient une pépinière sauvage dans laquelle nous puisons les différentes espèces à planter.

Entre ces différents ateliers, la semaine se termine vite. À peine le temps de prendre conscience de la richesse et du potentiel de tous ces échanges, et nous finalisons un plan pour la Mairie. Nous rencontrons les différents services pour leur expliquer le projet. En échangeant avec de nombreux riverains et association locales, beaucoup sont partants pour le grand chantier qui devrait avoir lieu au printemps suivant.

Mais le printemps tarde à venir. Le dossier se perd dans les méandres de l’administration. Le service juridique nous fait parvenir une convention qui se décharge de toutes les responsabilités sur place pendant la durée de vie de ces aménagements (entre 3 ans et 10 ans). Ramassage des déchets, entretien des plantes, et toutes réparations à nos frais en cas de vandalisme… Les services d’urbanisme ne reconnaissent pas notre travail et nous considèrent comme des intrus. Nous refusons de continuer le projet dans ces conditions. Point de Rassemblement mène les négociations avec acharnement, et nous parvenons finalement à un arrangement au bout de plus d’un an ! La convention est disponible ici, ça peut toujours servir !

ÉPISODE 3 – AVRIL 2017 – LE CHANTIER

Un an et demi après, nous revoilà sur place. Nos amis bûcherons sont de la partie, ils nous livrent des grumes et les disposent avant notre arrivée. Nous prenons quelques jours avec eux pour faire toutes les coupes nécessaires. Le chantier se déroule rapidement, avec l’équipe de l’Atelier Bivouac. Point de Rassemblement a aussi tissé des liens avec le Cefil, une structure voisine d’apprentissage du français. Avec ses participants, nous définissons un échantillon de mots à connaître sur le chantier, qu’ils apprennent en formation et éprouvent ensuite en prêtant main forte sur le chantier.

LE CROCODILE
Devant la crèche qui borde le rond-point, nous avions imaginé un dispositif adapté aux tout-petits. Nous organisons une séance de travail à la crèche, qui donne naissance à un grand crocodile en bois. Pour le plaisir des petits et des grands, les bûcherons se font un malin plaisir à sculpter des dents et les pattes, dans un instant de poésie à la tronçonneuse.

LA MUSCULATION
Nous souhaitions aussi fabriquer un espace de musculation urbain, désiré par les jeunes du quartier. Nous le dessinons en échangeant avec les plus motivés d’entre eux, pour définir la forme et la hauteur des éléments. En guise de remerciements, ils nous déposent une pochette en plastique avec des épices dedans.

INAUGURATION AVEC BIM
Tous les matins, nous nous échauffons avec l’équipe du collectif Bim, toujours là. Pendant que nous construisons, ils préparent l’inauguration de la place pour le jour de la Bonne Tambouille : un évènement mensuel organisé par un collectif d’associations du quartier. Ils travaillent avec plusieurs groupes du quartier. Leur performance part du lieu de la fête et achemine tous les participants sur le rond-point. Tous les constructeurs y participent, en clôturant en spectacle une épopée interdisciplinaire riche et fédératrice, scellant des liens toujours vivants entre les différents acteurs et partenaires du projet.

DÉMONTAGE IMMINENT ?
Le rond-point est situé à quelques centaines de mètres du Centre Humanitaire Paris-Nord. Depuis notre départ, ce sont majoritairement des migrants qui se sont approprié l’espace. Le jour pour y vivre, y jouer et y manger, la nuit souvent pour y dormir. Du côté des riverains, leur présence génère visiblement des tensions, qui ont pris de l’ampleur : le projet a perdu son appui politique. Les services gestionnaires des espaces publics maintiennent qu’ils sont débordés, et qu’ils ne peuvent pas s’occuper de ce nouvel espace, qui sera de ce fait bientôt démonté. Un comble pour un espace délaissé, rendu hospitalier par maintes énergies et prises de risques, de devoir être démonté pour «débordement d’hospitalité». Le Centre Humanitaire devrait fermer au printemps, l’aménagement aura probablement disparu à ce moment-là. Il ne restera que le souvenir du crocodile, des troncs d’arbres et des migrants.

Cette construction aura coûté très peu d’argent, comparé à un projet d’aménagement classique, et c’est certainement ce qui lui a permis d’exister dans ces conditions. Nous travaillons avec des outils légers précisément parce que nous jouons avec les aléas et complexités de ce type de commandes, qui constituent des terrains éminemment politiques. Même si l’avenir du crocodile du rond-point est encore incertain, nous continuerons, lorsque nous sentons ces commandes légitimes, à accompagner les services municipaux pour trouver de bons compromis, de bonnes conventions, en fonction de leurs savoir-faire, de leurs désirs, et des forces contextuelles. Nous continuerons de nous exposer juridiquement s’il le faut, en prenant en toute conscience certaines responsabilités débordantes.

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